A Kiev, Mère Patrie devient Mère Ukraine


Avec le recul, Iouri Savtchouk, 58 ans, a l’impression d’avoir progressé toute sa vie pour arriver à ce jour d’août 2023. Ses études d’histoire, sa carrière de fonctionnaire dans des institutions culturelles, sa nomination au Musée de l’histoire de l’Ukraine dans la seconde guerre mondiale à Kiev, un mois avant l’invasion russe, tout semble soudain trouver son sens aux yeux de cet homme doux et timide : la gigantesque statue de métal, et le musée attenant dont il est justement directeur, viennent d’être « décommunisés » en grande cérémonie.

Emblématique de la capitale ukrainienne, le monument bâti au temps de l’URSS représente une femme tenant une épée et un bouclier, orné jusque-là de la faucille et du marteau soviétiques. Le 7 août, ils ont été remplacés par le trident, blason de l’Ukraine, juste avant la fête de l’indépendance, le 24 août. La femme elle-même, nommée « Mère Patrie » à sa conception, a été rebaptisée « Mère Ukraine ». « C’est le véritable moment du démantèlement de l’empire soviétique, celui dont rêvaient des générations d’Ukrainiens », dit le directeur. Ce geste hautement symbolique avait, pourtant, été sans cesse repoussé depuis plus de trente ans.

Certaines statues ont leur vie à elles, suivant leur rythme propre : à sa façon, Mère Ukraine raconte aujourd’hui à travers son histoire un pan de celle du pays. Après avoir échappé à un Lénine, puis à un Staline géant dans les années 1930, c’est finalement cette femme que Kiev a vu ériger sur une de ses collines sous le règne de Leonid Brejnev, alors secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique, en 1981. Les mensurations de cette statue, construite en commémoration de la victoire de la seconde guerre mondiale, devaient incarner sa puissance : 62 mètres de haut (102 avec le socle), de quoi dominer Kiev et écraser sa rivale de l’autre côté du rideau de fer, la statue de la Liberté à New York, 46 mètres (93 avec le socle).

Les emblèmes soviétiques de la faucille et du marteau retirés du bouclier de la Mère Patrie, entreposés au Musée de l’histoire de l’Ukraine dans la seconde guerre mondiale, à Kiev, le 12 août 2023.

Sa réalisation avait été un tour de force, des blocs d’acier inoxydable soudés ensemble, deux plates-formes et deux ascenseurs intérieurs. Dans le piédestal – qui abrite le musée – un « bloc spécial » avait été aménagé pour recevoir Brejnev le jour de l’inauguration, avec cuisine, sanitaires, salle de réunion. L’une des pièces, appelée le « Saint des saints », était réservée à un cercle très fermé, neuf fauteuils, pas un de plus, et un téléphone en ligne directe avec le secrétaire général du Parti communiste d’Ukraine.

« Décommunisation »

A l’éclatement de l’URSS, l’abattage des statues soviétiques va commencer dans le pays comme dans tout l’ex-empire. Ici, c’est par vagues que procèdent les destructions, accompagnant comme un cortège chaque tournant politique de l’Ukraine : après l’indépendance, en 1991, d’abord, puis lors de la « révolution Orange » en 2004 quand d’immenses défilés protestent contre l’emprise de Moscou sur l’élection présidentielle ukrainienne. Mais le véritable démantèlement a lieu dans la foulée du soulèvement de la place Maïdan, en 2014, où des manifestations sanglantes chassent du pouvoir le président prorusse, Viktor Ianoukovitch. Durant le seul mois de mars 2015, 320 Lénine chutent de leur piédestal à travers le pays. De son côté, à Kiev, le Parlement vote la première volée de lois sur la « décommunisation ». « Un sacrilège, une vision perverse du bien et du mal », réagit alors à Moscou le ministère des affaires étrangères.

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