À Quimper, un conflit qui résume le grand malaise entre l’Église de France et ses fidèles « tradis »



Une mobilisation singulière. À genoux, des familles récitent le chapelet devant les portes de l’évêché. Ils étaient environ 300 catholiques à adresser une supplique à l’évêque du diocèse de Quimper, le 5 mai, pour le prier de revenir sur l’éviction du diocèse, en septembre prochain, de deux prêtres de la Fraternité sacerdotale Saint-Pierre (FSSP), une communauté traditionaliste – opposée à la nouvelle liturgie issue de Vatican II mais restée fidèle à Rome après le schisme de 1988.

Depuis cette première action, chaque mardi soir, les récitations de chapelet se poursuivent devant la porte de l’évêque, qui reste pour l’instant close. « Nous demandons à Mgr Dognin qu’il accepte un vrai dialogue, confiait à Ouest France ce jour-là Joseph Belbeoc’h, l’un des porte-parole de l’association traditionaliste. Nous refusons d’être des fidèles de seconde zone. Nous voulons garder nos prêtres et notre place dans le diocèse ». Contacté par La Croix, l’évêque affirme, lui, avoir demandé, en vain, aux deux abbés de la Fraternité Saint-Pierre, d’organiser une rencontre avec une dizaine de fidèles.

Des tensions souterraines

Cette mobilisation fait suite à la décision inattendue, en décembre, de Mgr Laurent Dognin de rompre la convention qui liait son diocèse avec la Fraternité Saint-Pierre, présente depuis huit ans dans l’Église bretonne. Mettant ainsi fin aux fonctions de deux abbés traditionalistes, qui officiaient dans deux églises – Saint-Mathieu à Quimper et Sainte-Sève, près de Morlaix – pour les fidèles bretons qui souhaitaient pouvoir assister à la messe en rite « tridentin », plus connue sous le nom de « messe en latin ». Le plus souvent, ces catholiques justifient leur attachement à cette forme ancienne du rite catholique, qui avait cours avant 1962, en invoquant un plus grand sens du sacré dans sa liturgie.

L’élément déclencheur de cette éviction ? La publication, en novembre 2023, de billets anonymes parus sur le blog traditionaliste « Paix liturgique ». La plume, visiblement issue des communautés traditionalistes bretonnes, a ainsi propagé des propos diffamatoires sur le curé de la cathédrale de Quimper et sur la vie du diocèse. C’est à la suite de ces publications, qui ont déclenché une immense émotion dans le clergé diocésain, que l’évêque a pris la décision de rompre sa convention avec la FSSP, estimant qu’elle mettait désormais en danger « l’unité du diocèse ».

Mais en réalité, le conflit couvait depuis des années déjà et les raisons menant à la rupture sont bien plus profondes que l’émotion suscitée par ces écrits polémiques. Dans un courrier adressé aux centaines de fidèles désemparés par cette décision, l’évêque a révélé l’existence de « tensions » latentes, entre le clergé diocésain et les deux abbés, qui auraient finalement conduit les deux parties à un point de « non-retour ».

« On ne parlait pas ouvertement de ces tensions, reconnaît un prêtre breton. Je comprends donc le choc des fidèles tradis qui ne pouvaient pas se douter du niveau d’exaspération auquel le diocèse était arrivé ».

Avec leur prochaine mobilisation, prévue le 16 juin, les fidèles traditionalistes réunis dans le collectif « Keep calm&pray Jesus » ont encore l’espoir de faire changer d’avis l’évêque. Car ils ont en sont persuadés : Mgr Dognin a capitulé face à la jalousie du clergé diocésain qui réclamait le départ de deux communautés florissantes (environ 300 fidèles à elles deux), en raison de la concurrence qu’elles feraient aux paroisses diocésaines.

Un « séparatisme » ecclésial ?

Pour justifier sa décision, l’évêque cite pêle-mêle le refus des prêtres de la Fraternité Saint-Pierre de célébrer la messe avec ceux du diocèse, la tenue d’activités pastorales « parallèles », qui seraient proposées en parfaite indifférence des orientations diocésaines et, au fond, l’existence de deux paroisses qui vivraient à part du diocèse, alors même que Mgr Dognin attendait de ces communautés et de ses prêtres qu’ils s’intègrent à la vie de l’Église locale. Qu’ils vivent vraiment en « communion » avec elle.

De fait, au fil des ans, les deux églises traditionalistes ont développé leur propre catéchèse et leur pastorale pour les jeunes, au gré de la demande des fidèles. Mais surtout, ce qui trouble l’évêque, c’est le refus de ces prêtres de donner les sacrements en rite ordinaire.

« Ce refus des rituels actuels laisse planer le doute sur la reconnaissance que les traditionalistes peuvent avoir de la validité des sacrements célébrés dans l’Église catholique romaine dans le monde entier », s’est ému Mgr Dognin en décembre, dans sa lettre aux fidèles concernés. Ces paroisses vues comme des îlots autonomes ont braqué une grande partie du clergé diocésain, certains reprochant vivement à l’évêque d’être trop conciliant avec ce qu’ils voient comme une forme de « séparatisme » ecclésial.

« On nous reproche d’avoir outrepassé nos fonctions, en développant tout un apostolat mais dans dans la convention signée avec le diocèse en 2016, il est marqué que nous avons aussi le soin pastoral des fidèles », se défend l’abbé Loïc Courtois, qui célèbre chaque dimanche matin une messe traditionaliste à l’église Saint-Mathieu, située à quelques mètres de la cathédrale de Quimper.

Absence de communication et… vexations ?

Pour les prêtres diocésains, le point d’achoppement est bien le périmètre d’action des deux abbés, qui auraient, selon eux, dû se contenter de proposer des messes tridentines. Au lieu de quoi ils ont, chacun, bâti une véritable communauté, avec une proposition pastorale complète en parallèle des offres diocésaines.

« Qu’une personne soit attachée à l’une ou l’autre forme de rite est totalement acceptable, notre mission de prêtre est de servir cette diversité. Mais ce que l’on souhaite, c’est que ce service se fasse dans la vie du diocèse et non pas à part », explique un prêtre du diocèse, sous couvert d’anonymat. Comme une dizaine de confrères de son diocèse, il se forme en ce moment au rite tridentin pour assurer à la rentrée prochaine les offices en rite extraordinaire.

En effet, pour compenser le renvoi des deux prêtres de la Fraternité Saint-Pierre, l’évêque de Quimper a annoncé que trois messes dominicales en rite tridentin continueraient d’être assurées dans le diocèse. Mais elles seront célébrées cette fois, par des prêtres diocésains qui se relaieront à tour de rôle. Une solution inadmissible pour ces fidèles : « Nos besoins ne se résument pas qu’à la messe, célébrée par un prêtre qui changera chaque semaine, commente Louis, 31 ans et fidèle de Saint-Mathieu. Nous souhaitons un prêtre attaché à notre communauté, qui connaisse nos enfants et qui puisse nous donner les sacrements – baptême, première communion, enterrement – en rite tridentin ».

Du côté des prêtres traditionalistes, on récuse avec force le narratif séparatiste : « Depuis huit ans que je suis arrivé dans le Finistère, j’ai régulièrement proposé aux paroisses alentour de faire des projets communs et, sauf rares exceptions, on m’a toujours dit non », assure l’abbé Courtois. Il décrit même une série de vexations, qui auraient rythmé sa présence à Quimper, allant d’invitations jamais envoyées, au refus clair et net d’entrer en dialogue avec lui. Qui dit vrai ?

Des visions irréconciliables ?

Du côté du clergé diocésain, on admet que faire des propositions communes avec des prêtres qui prêchent un catéchisme d’un « ancien temp » est trop compliqué. « On a eu des échos d’enfants au caté, selon lesquels ces deux prêtres de la FSSP leur parlaient de l’enfer toutes les trois secondes. Ce n’est pas notre approche des choses, admet un prêtre du diocèse, qui veut garder l’anonymat. Nous n’avons pas la même vision sur tant de sujets : le dialogue interreligieux, l’unité de l’Église, le rapport à la modernité, au pape… Ni ici, ni à Quimper, nous avions envie de les faire intervenir dans nos paroisses ».

C’est bien là, le fond de l’affaire : il se joue à à Quimper comme dans d’autres diocèses, une confrontation entre deux visions d’Église qui, sans être tout à fait incompatibles, s’affrontent toutefois sur des points cruciaux. Du côté de l’Église diocésaine, on reproche le plus souvent aux traditionalistes de diffuser la vision d’une Église étriquée et rigide, déguisant derrière des questions liturgiques leur rejet de la modernité. Les traditionalistes, eux, critiquent le clergé diocésain qu’ils voient comme prônant un relativisme dangereux vis-à-vis du dogme catholique et peu exigeant dans l’enseignement de la foi.

Ce n’est pas la première affaire en France qui met en exergue les difficultés d’entente entre le clergé diocésain et des communautés traditionalistes. En 2021 déjà, le diocèse de Dijon a décidé de se séparer de la Fraternité Saint-Pierre dont les prêtres refusent de concélébrer la messe selon la forme ordinaire du rite. Là aussi, l’évêque déplorait « une attitude révélatrice d’une conception du ministère que nous ne partageons pas » et mettait en garde sur les risques de séparatisme : « L’ancien rite ne doit pas créer une communauté parallèle », alertait Mgr Roland Minnerath.

Grenoble, Le Mans, Paris… Dans bien d’autres diocèses en France, comme dans le diocèse de Carcasonne, avec l’abbaye de Lagrasse, ou le diocèse de Toulon, qui a accueilli de nombreux prêtres traditionalistes, des tensions apparaissent régulièrement. Des conflits manifestement en décalage avec l’aspiration d’une partie des jeunes catholiques qui naviguent facilement d’un rite à l’autre et aspirent à une pacification des querelles liturgiques.



Lien des sources