A Riga, la deuxième vie de Chulpan Khamatova, actrice russe en exil


Chulpan Khamatova se souvient avec précision de ce jour de février 2022 où la Russie a attaqué l’Ukraine et où sa vie a basculé dans l’inconnu. Elle était en vacances aux Seychelles avec sa plus jeune fille, profitant d’une pause des représentations du Maître et Marguerite, l’adaptation du roman de Mikhaïl Boulgakov (1894-1941) qu’elle jouait à Moscou, et elle avait réservé, pour la journée du 24 février, une excursion en mer pour nager avec les tortues. Dans le taxi menant au bateau, elle avait jeté un œil sur son portable et plongé dans l’effroi : Vladimir Poutine venait de lancer l’invasion de l’Ukraine, des bombardements visaient Kiev et plusieurs grandes villes…

L’actrice russe de 45 ans, star adulée et multiprimée au théâtre comme au cinéma, était abasourdie. « Mes mains se sont mises à trembler, raconte-t-elle. J’ai pensé à mes amis en Ukraine, à mes filles à Moscou, à mon pays qui bafouait toutes les règles, à Poutine, monstrueux, qui venait de commettre l’irréparable. Quel cauchemar ! »

Comment avait-elle pu être assez aveugle, songeait-elle, pour penser que cette guerre redoutée n’aurait pas lieu ? Elle se souvenait de discussions, les semaines précédentes, avec ses amis écrivains, acteurs, cinéastes. Il y avait ceux qui disaient : « Poutine est fou, il est capable du pire, rien ne l’arrêtera. » Et ceux, comme elle, qui pensaient : « Non, car ce serait suicidaire, il isolerait la Russie et perdrait tout crédit. » Il l’avait fait. Tandis que sa fille et les touristes se pressaient pour plonger dans le lagon seychellois, elle se cramponnait à son portable, l’esprit à des milliers de kilomètres de là. « Je n’arrivais pas à réfléchir. Ma tête était comme une turbine. Qu’allait-il advenir de nous tous ? Poutine venait d’anéantir le futur et j’avais la conviction que ma vie volait en éclats. »

Sur le bateau, personne ne soupçonnait que la femme blonde et frêle, visiblement désespérée, était l’une des actrices russes les plus célèbres, connue notamment pour son rôle dans Good Bye Lenin ! (2003), de Wolfgang Becker. Elle ne levait pas la tête, concentrée sur son écran. Vite, donner son accord pour signer lettres ouvertes et pétitions contre la guerre, dont celle de son ami le journaliste Dmitri Mouratov, Prix Nobel de la paix 2021. Vite, contacter collègues et amis pour les inciter à réagir. Vite, changer ses billets d’avion.

Il lui restait une semaine de vacances, elle ne la passerait pas à Moscou, mais filerait en Lettonie, où elle dispose d’un refuge, une maison toute simple, construite au milieu des bois. « J’y allais parfois en vacances, mais c’était surtout un plan B, au cas où les choses tourneraient mal en Russie. » Il fallait aussi acheter des billets Moscou-Riga pour ses deux autres filles, de 19 et 20 ans. « L’urgence était de nous regrouper. Pour le reste, j’aviserai plus tard. » C’est ainsi que le surlendemain, munie d’une valise comportant sandales, maillots et paréos, Chulpan Khamatova atterrissait à Riga par – 18 °C.

Il vous reste 74.38% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.



Lien des sources