Après la dissolution, les oppositions face au coup de poker d’Emmanuel Macron



► Le RN a-t-il suffisamment élargi son électorat pour gagner les législatives ?

L’euphorie aura été de courte durée. Il a fallu, dès 21 heures ce dimanche 9 juin, se remettre au travail. Alors que le champagne coule à flots, au pavillon Chesnaie du Roy dans le bois de Vincennes à Paris, où le Rassemblement national fête sa large victoire aux élections européennes, le président de la République Emmanuel Macron vient d’annoncer sa décision de dissoudre l’Assemblée nationale. Dès l’annonce présidentielle, plusieurs cadres du parti sont partis rejoindre le siège du RN, dans le 16e arrondissement de Paris, pour un comité exécutif extraordinaire organisé en urgence.

Pour le parti d’extrême droite, il s’agit désormais de préparer une éventuelle arrivée au gouvernement, en cas de victoire les 30 juin et 7 juillet prochains, dates des nouvelles élections annoncées par Emmanuel Macron. Et de confirmer dans un scrutin national à deux tours l’écrasante victoire que le président du parti, Jordan Bardella, vient d’obtenir au scrutin européen. Sa liste l’a emporté avec 31,37 % des suffrages exprimés, près de 7,8 millions de voix, plus du double de la liste macroniste conduite par Valérie Hayer (14,60 % ; 3,6 millions de voix). C’est huit points de plus qu’en 2019, où il avait obtenu 23,34 %.

« Le vote RN s’étend parmi les suffrages exprimés. Le vote Bardella est devenu multi-classes, multi-territoires, multi-générations », indique Vincent Tiberj, sociologue et professeur à Sciences Po Bordeaux. Renforçant ses bases, les votes des ouvriers et des employés, le parti lepéniste est « en progression chez les cadres, les retraités, les catholiques et les électeurs de droite classique », soit « des catégories qui refusaient, moralement, et en termes de compétences, de voter pour ce parti ». Autres progressions notables, selon une analyse de l’institut Ipsos : la liste Bardella gagne neuf points chez les moins de 25 ans, passant de 15 % en 2019 à 26 % des voix en 2024, et dix points dans l’électorat féminin (de 20 % des voix en 2019 à 30 % aujourd’hui). Les scores inhabituellement élevés du RN dans certaines régions, comme la Bretagne, illustrent ces différentes percées.

Au regard de la carte électorale, presque entièrement brune lundi matin, l’entreprise de normalisation du parti lepéniste semble achevée. « La stigmatisation du vote RN n’existe plus », se réjouit Jérôme Sainte-Marie, ancien sondeur devenu rouage stratégique du RN. Pour lui, pas de doutes, « l’opinion est prête à l’alternance » en faveur du Rassemblement national. « Dans certains territoires, le vote RN est assumé, voire valorisé. Il est désormais considéré comme normal », confirme le sociologue Félicien Faury, auteur d’un livre sur les électeurs du RN (1). Il rappelle qu’en 2022, au second tour de l’élection présidentielle, plus de 13 millions de Français ont voté pour Marine Le Pen.

Le récit de son travail de terrain, mené dans le sud-est de la France entre 2016 et 2022, expose « un racisme ordinaire très important » chez les électeurs rencontrés. Ce racisme se greffe à des considérations économiques et sociales: les personnes perçues comme étrangères « sont jugées comme des concurrents illégitimes » dans l’accès à l’école, à l’emploi, aux logements. « Sur le terrain, la préférence nationale est comprise de façon racialisée », explique Félicien Faury, qui rappelle que « depuis les années 1980, le cœur du programme du Front national relie les thématiques sociales aux thématiques migratoires, dans un discours aux relents xénophobes et islamophobes ».

« Le vote RN est un vote anti-immigrés avant tout », selon Vincent Tiberj, auquel s’ajoutent à la fois « une demande de protection sociale, de pouvoir d’achat » et « le vote RN classique, libéral et autoritaire, qui réclame plus de sécurité ». Une chose est désormais certaine, le vote RN est « un vote d’adhésion ». « Le RN surfe aussi sur toute une série de phénomènes sociétaux, comme l’hyperviolence et son hypermédiatisation ou le pessimisme structurel des Français », ajoute Jean-Yves Camus, politologue spécialiste de l’extrême droite. « Il y a aujourd’hui un sentiment de déclassement permanent auquel l’extrême droite propose des réponses radicales : arrêt de l’immigration, sortie de la mondialisation, réforme en profondeur de l’Union européenne. » Des idées qui pourraient très prochainement être portées aux plus hautes fonctions de l’État.

« Nous sommes prêts à exercer le pouvoir si les Français nous font confiance lors de ces futures élections législatives », a clamé Marine Le Pen dimanche soir. Le parti d’extrême droite va pouvoir déployer son « plan Matignon », concocté depuis plusieurs mois en prévision d’une éventuelle dissolution. Fort de 88 députés élus en 2022, le RN assure avoir 577 candidats prêts à faire campagne pour tenter d’obtenir la majorité absolue de 289 sièges au Palais-Bourbon. Le parti lepéniste pourrait également s’adjoindre le soutien de Marion Maréchal, forte de ses 5,47 % à la tête de la liste Reconquête !, le parti d’Éric Zemmour. Elle devait rencontrer, lundi à 17 heures, Marine Le Pen et Jordan Bardella au siège du Rassemblement national pour des « discussions » en vue du 30 juin.

À trois jours du scrutin, et de la dissolution, le président du RN envisageait déjà auprès du Figaro l’obtention d’une majorité à l’Assemblée. « J’appartiens à une génération qui demain sera amenée à gouverner. La question, c’est quand ? Le plus vite possible », affirmait-il.

► La droite va-t-elle s’allier avec le centre ?

« Il est hors de question d’entrer dans une coalition avec ce pouvoir qui a tant abîmé la France. Le macronisme, c’est toujours plus d’impôts, d’immigration et d’insécurité. Fidèles à nos valeurs, nous allons mener cette campagne autour des valeurs de la droite ! » Par ces mots, le président des Républicains, Éric Ciotti, a fermé la porte à toute alliance avec les macronistes, malgré la menace lepéniste.

Dès l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale, Stéphane Séjourné, secrétaire général de Renaissance et ministre des affaires étrangères, a pourtant proposé aux députés sortants « du champ républicain » de bénéficier de l’investiture de la majorité présidentielle « s’ils sont en accord avec le projet présenté ». Cette dernière précision est importante : il ne s’agit donc pas d’une proposition de coalition mais de ralliement.

Si le parti a fermé la porte à tout rapprochement, une partie des 61 membres du groupe à l’Assemblée nationale pourrait être plus ouverts. Tout d’abord, parce qu’une minorité est depuis longtemps Macron-compatible. Le flux de départs de la droite vers le centre macroniste n’a d’ailleurs jamais cessé : ce fut par exemple le cas, en mars 2024, du député Alexandre Vincendet.

Ensuite, parce que la droite s’est encore effritée : 7,2 % pour la liste conduite par François-Xavier Bellamy, loin de celle de Valérie Hayer (14,6 %), et surtout des blocs de gauche (31,9 %) et d’extrême droite (36,9 %). Dans ce contexte, des LR sortants pourraient penser qu’une réélection vaut bien un ralliement, ou tout au moins une addition des forces. L’implantation locale de la droite constitue néanmoins un atout aux législatives par rapport aux listes nationales des élections européennes.

Qu’en est-il de l’électorat de droite ? L’institut de sondages Ipsos a mesuré que 36 % des électeurs de François-Xavier Bellamy « apprécient l’action d’Emmanuel Macron ». Inversement, 24 % ont voté LR « avant tout pour manifester leur opposition au président de la République et au gouvernement ». Autant de voix qui pourraient s’évaporer d’un côté ou de l’autre en cas de bipolarisation dure des législatives entre le centre et l’extrême droite.

Le coup de poker d’Emmanuel Macron avec la dissolution concerne non seulement le premier tour des élections législatives mais aussi le second tour puis la nouvelle Assemblée nationale. Avec le pari suivant : que l’extrême droite obtienne une majorité relative, obligeant, en face, le centre, la droite et la gauche modérées à former une coalition gouvernementale. Bref, la continuation dans un contexte nouveau de son dessein de 2017.

► La gauche peut-elle s’unir ?

Personne à gauche ne prend même la peine de fermer la porte à une alliance avec les macronistes, tant cette option est d’emblée exclue. La préoccupation majeure est la question de l’union, publiquement réclamée par tous. « Maintenant l’union. Urgente, forte, claire », a tonné Jean-Luc Mélenchon pour La France insoumise. « Réunie, la gauche est la seule à pouvoir l’emporter le 30 juin et le 7 juillet », a renchéri Olivier Faure pour le PS.

Mais additionner le score des six listes de gauche (31,9 %) a-t-il un sens ? La campagne des élections européennes, de plus en plus tendue entre Manon Aubry (LFI) et Raphaël Glucksmann (Place publique-PS), a en effet confirmé l’existence de deux gauches irréconciliables. Sur la forme, une gauche modérée qui refuse « le bruit et la fureur » de Jean-Luc Mélenchon. Dans son intervention, Emmanuel Macron a d’ailleurs directement visé les Insoumis en dénonçant la « fièvre » et le « désordre » dans le débat politique.

Sur le fond, un centre gauche dont le projet est compatible avec les traités européens et dont les positions internationales sont sans ambiguïté sur le Hamas ou sur la Russie. Raphaël Glucksmann avait lui-même affirmé que les élections européennes allaient permettre de « trancher les lignes », se positionnant « en rupture totale » avec LFI. Encore une fois, Emmanuel Macron a appuyé, dans son intervention, sur cette opposition en exposant que « le principal enseignement est clair : ce n’est pas un bon résultat pour les partis qui défendent l’Europe ». Un partage qui exclut LFI au même titre que le RN, mais qui inclut aussi bien la majorité présidentielle que le PS. De fait, 26 % des électeurs de ce dernier « apprécient l’action d’Emmanuel Macron ».

Jean-Luc Mélenchon a déjà mis les pieds dans le plat. « L’unité, d’accord. Sur quelles bases ? Nous avons déjà un programme partagé », a-t-il avancé en faisant allusion à celui de la Nupes conclu aux législatives de 2022, idéologiquement dominé par LFI. Ce que la moitié du PS n’a jamais cautionné, en fidélité au tournant de la rigueur de François Mitterrand en 1983 et à l’héritage de François Hollande. Or, le score de Raphaël Glucksmann (13,8 %), juste derrière Valérie Hayer (14,6 %) mais devant Manon Aubry (9,9 %), ouvre la voie à un rééquilibrage du rapport de force idéologique et électoral à gauche.

Reste que le temps est compté, avec une première rencontre lundi en fin d’après-midi. Pour rédiger un nouveau programme commun, se partager les circonscriptions. Et pour adopter une position commune en cas de second tour entre lepénistes et macronistes.

(1) Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite, Seuil, 2024.
(2) Réalisé du 6 au 7 juin 2024 auprès d’un échantillon représentatif de 8 923 personnes.



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