Comment le pape François interpelle les biblistes



Dans son récent motu proprio Ad theologiam promovendam, le pape François invite les théologiens à un tournant dans leur pratique – à une « courageuse révolution culturelle ». Il les convie à se rendre capables de « lire et d’interpréter l’Évangile dans les conditions de vie quotidienne des hommes et des femmes, dans les différents milieux géographiques, sociaux et culturels ».

Les biblistes, eux aussi, ne peuvent que se sentir interpellés et mis en mouvement par une telle invitation, qui résonne d’une manière spécifique dans les sociétés occidentales sécularisées, et plus particulièrement en France, où la Bible se trouve aujourd’hui « ex-culturée », absente de la culture.

Il nous faut tout d’abord nous interroger sur notre propre responsabilité dans cette situation : si l’étude scientifique, historique et critique des textes bibliques est absolument nécessaire à leur juste compréhension, elle ne permet pas de manifester, ni de communiquer l’objet même de la Bible : l’annonce d’une bonne nouvelle, d’une nouvelle de salut aux communautés humaines de tous les temps, de toutes les cultures, dans tous les contextes géographiques. L’étude critique des textes permet certes de dégager des résultats qui sont partagés dans un cercle de spécialistes, mais ceux-ci n’ont pas prise sur la culture contemporaine.

Comprendre la vie humaine

Or, les traditions bibliques se confrontent à des questions qui sont celles des communautés humaines de tous les temps et de toutes les cultures : la question de la vie et de la mort, la question de la violence et de la guerre, la question de la propriété et du rapport aux biens, la question de la justice sociale, du gouvernement et de l’exercice du pouvoir.

À travers les textes bibliques de toutes les époques se dessine une compréhension cohérente de la vie humaine, que l’on peut retrouver dans les traditions de l’Ancien Testament et qui s’exprime en plénitude dans le message des Évangiles. Cependant, bien souvent, le message porté par les textes bibliques va à contre-courant de la culture majoritaire : en interpellant ses auditeurs et ses lecteurs, ce message vient questionner, voire ébranler les certitudes, et déranger les pratiques sociales bien établies.

Deux anthropologies en débat

Comment caractériser la compréhension de l’existence, de la condition humaine qui est portée par la Bible ? Les mots « gratuité » et « don » semblent particulièrement ajustés pour le faire : pour ne prendre qu’un exemple, les récits de création de la Genèse (en particulier les deux premiers chapitres de ce livre) insistent sur le fait que le monde n’est pas le produit d’une quelconque fabrication ni d’un processus technique, mais avant tout un don, un don gratuit fait à l’humanité, qui en a désormais la charge et la responsabilité. La communauté humaine se trouve ainsi invitée à entrer dans une logique de gratuité, qui prend ses distances avec une logique d’appropriation, d’accaparement.

Dès lors, deux anthropologies se trouvent en débat dans le texte biblique : une anthropologie de la gratuité, dont le corollaire est une économie du don (la propriété des biens, dans l’Ancien Testament, comme dans le Nouveau Testament, ne constitue jamais un absolu) ; et une anthropologie de l’autonomie absolue de l’être humain, dont le corollaire est une logique d’appropriation, qui est source de violence dans les relations humaines. La cause ultime des guerres est en effet le désir de possession : possession de la terre, possession des richesses, possession de l’eau.

Éclairer les défis

Il n’est pas besoin d’insister sur la pertinence d’une telle grille de lecture pour éclairer les défis contemporains auxquels notre monde est confronté : défi écologique – respecter la Terre en la considérant comme un don qui nous est fait, et non comme une propriété que nous pourrions exploiter sans limites –, défi de la violence, défi des inégalités – comment mener une réflexion économique qui intègre la notion de don et de partage.

Cette « traduction » anthropologique du texte biblique constitue sans aucun doute la condition et le préalable de sa réintégration dans le champ de la culture contemporaine. Un tel constat ouvre un large chantier aux biblistes. Mais n’est-ce pas ce chantier que le motu proprio Ad theologiam promovendam nous invite aujourd’hui avec force à entreprendre ?



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