Derrière le « volontourisme », de faux orphelinats mais un vrai business



À 19 ans, Cynthia (le prénom a été modifié) rêvait de faire du volontariat. Alors, de mai à juin 2018, l’étudiante en licence de science politique a rejoint un orphelinat cambodgien par l’intermédiaire de Mission humanitaire (l’association n’a pas répondu à nos sollicitations), une organisation de solidarité internationale basée en France. « Il n’y a eu aucune précision quant à mon rôle sur le terrain, hormis que je devais “accompagner “les enfants », se remémore la jeune femme. Avant son départ, elle décide d’envoyer un mail pour obtenir des renseignements : « Quel âge ont les enfants en moyenne ? Lorsqu’ils seront à l’école, qu’est-ce que je ferai ? » En retour, Mission humanitaire lui demande seulement de signer son contrat de stage et d’y joindre un chèque de 650 €. « Cela faisait très caisse d’enregistrement », commente Cynthia, qui a déboursé plus de 1 000 € avec le billet d’avion.

Sur place, l’encadrement n’est guère meilleur : aucun référent de l’organisation n’est présent, et l’étudiante se retrouve seule devant des enfants âgés de 6 à 16 ans, pour leur dispenser des cours de français. « Ils n’avaient jamais appris cette langue ; certains ne parlaient même pas anglais. C’était complètement hors-sol », critique-t-elle, convaincue aujourd’hui que cette expérience n’était destinée qu’à « faire plaisir aux volontaires ».

Valoriser son CV

Ces pratiques, les associations à but non lucratif les dénoncent depuis leur apparition dans les années 1990. Au point de les avoir regroupées sous le terme « volontourisme ». « Des séjours payants dont le modèle économique repose sur les profits tirés (d’un) engagement volontaire, bien souvent au détriment de l’intérêt général », selon France Volontaires (FV), une plateforme du ministère de l’Europe et des affaires étrangères.

Avec la sélectivité croissante des études supérieures, les jeunes ont trouvé dans le volontariat une manière de valoriser leur CV. Et des entreprises, désireuses de surfer sur cet engouement, en ont fait un florissant business. Sur Internet, des dizaines d’organismes – Projects Abroad, Volunteer World, IVHQ, pour ne citer que les plus connus – proposent des missions onéreuses, de 600 à 2000 euros la semaine. En 2023, l’ONU évaluait également à deux milliards de dollars les bénéfices générés par le volontourisme.

« Alors que des associations comme la nôtre vont répondre à des besoins qui émanent du terrain, ces entreprises s’adressent au contraire à une “demande “que sont les volontaires », expose Marie Duong, coordinatrice d’un programme de protection de l’enfance chez Friends-International. Pour défendre un volontariat « responsable », son ONG et FV ont prévu une campagne de sensibilisation sur les réseaux sociaux. Lucie Morillon, directrice du pôle communication et plaidoyer de FV, précise qu’« un QR code renverra vers les bonnes questions à se poser avant de s’engager, dont celle de l’utilité ».

« C’est du voyeurisme »

Il faut dire que les dérives autour du volontourisme sont importantes. Au Cambodge, la demande croissante des volontaires internationaux a engendré l’éclosion de faux orphelinats : 68 % des enfants placés ont au moins un parent vivant, rapporte l’Unicef. Concrètement, des « chercheurs d’enfants » se rendent dans des villages précaires et proposent aux parents de mettre leurs enfants dans des foyers afin qu’ils bénéficient gratuitement d’une éducation. Mais au lieu de tenir cette promesse, « nombre de ces institutions (…) utilisent les enfants pour collecter des fonds » auprès de donateurs potentiels, alertent les Nations unies dans un rapport de 2023.

« Il y a une quinzaine d’années, un organisme de volontourisme a proposé 2 000 € par mois à un internat vietnamien avec lequel nous collaborions », raconte Pierre de Hanscutter, directeur de l’association non lucrative Service Volontaire International. « En échange, ce dernier devait se séparer des bénévoles locaux pour n’accueillir que des volontaires de l’organisme, et les enfants étaient contraints de se lever les week-ends pour réaliser des activités avec ces étrangers. »

Autre pratique problématique : les stages médicaux, où des volontaires, peu ou pas expérimentés, se retrouvent face à des personnes malades ou blessées. « En Thaïlande, des étudiants australiens en kinésithérapie avaient été envoyés dans un orphelinat pour des enfants lourdement handicapés, sans préparation spécifique », rapporte Marie Duong. En 2021, la Radio télévision suisse (RTS) avait aussi démontré l’absence d’encadrement lors d’une mission dans un hôpital tanzanien, organisée par Projects Abroad. La journaliste, filmant en caméra cachée, se déplaçait librement d’une salle à l’autre, y compris dans celle où se déroulaient des césariennes. « En tant que volontaire, je ne sers strictement à rien. En fait, c’est du voyeurisme », commentait-elle.

Des critiques timides

Interrogé par La Croix pour savoir si les choses ont changé aujourd’hui, Greg Thomson, le directeur général de Projects Abroad, reste flou : « Les volontaires sont encadrés par des professionnels locaux qui leur servent de mentors. » Quant à l’obligation de fournir un casier judiciaire avant le début d’une mission – une contrainte à laquelle la journaliste de la RTS avait échappé –, celui-ci affirme que cet oubli était dû à « un manque de personnel lié au Covid ». « Désormais, l’équipe est au complet et tous les contrôles ont lieu », assure-t-il.

Sur son site, Projects Abroad propose toujours un « stage de médecine générale en Tanzanie » à 2 200 € pour deux semaines, accessible dès 16 ans. « Nous vous offrons la possibilité de passer du temps dans différents services hospitaliers, ce qui vous permet d’en apprendre davantage sur différentes spécialisations », annonce la brochure, et ce dans l’objectif d’acquérir « des compétences médicales de base ».

Devant ces pratiques, les associations contactées par La Croix fulminent. Mais peu osent critiquer ouvertement Projects Abroad, l’entreprise n’hésitant pas à attaquer en justice. En 2018, Service Volontaire International a ainsi été condamnée à cesser d’exprimer dans la presse ou sur les réseaux sociaux « tout propos diffamant et dénigrant quant aux méthodes utilisées par Projects Abroad », peut-on lire dans un jugement consulté par La Croix. L’association avait notamment parlé de « vendeur de pauvreté » ou d’« exploitation d’enfants ».

Des associations aussi concernées

Le volontourisme ne serait toutefois pas l’apanage des entreprises. Sur Guidisto-volontariat, un site qui recense des missions de plusieurs organismes « pour (un) volontariat responsable et utile », « tous les refus (pour figurer sur ce portail) concernaient cette année des associations » dont les projets n’étaient pas assez qualitatifs, avance Frank Seidel, le fondateur. La Croix a cependant découvert que le site promouvait des actions de Projects Abroad sans jamais la nommer ; ce qui n’est guère étonnant lorsque l’on sait que Frank Seidel est l’ancien directeur marketing de cette dernière.

Il n’empêche que son constat est partagé : en 2020, le ministère néerlandais des affaires étrangères rapportait que des associations à but non lucratif organisaient aussi des séjours dans les orphelinats. Élise, une volontaire qui a fait le choix d’une telle association pour une mission de soutien scolaire au Togo, se remémore également une mauvaise expérience. « Je me suis retrouvée seule devant une classe pour leur apprendre l’alphabet, et les 300 € destinés à l’école et à la famille qui m’hébergeait ne leur sont jamais parvenus », dénonce la jeune femme, qui a prévenu dans la foulée France Volontaires, en juin 2021.

Interrogé par La Croix, ce dernier confirme : « Nous avons suggéré à l’association d’interrompre l’accueil des volontaires, le temps de se faire accompagner pour revoir son organisation interne. » Depuis, la structure a repris son activité, tout en étant suivie de près par FV. Preuve que le volontourisme a plus d’un visage.

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Des missions courtes et peu encadrées

La loi du 4 août 2021 a fait entrer le « volontourisme » dans le droit français. Cette loi interdit l’utilisation des termes « volontariat » ou « bénévolat » pour caractériser des activités à but lucratif dont la contribution financière ne sert pas à financer le projet en question. Elle impose aussi de contrôler l’absence de casier judiciaire de ceux qui participent à des missions auprès de mineurs.

Selon une enquête menée fin 2021 par France Volontaires auprès de 31 structures de son réseau à travers le monde, la plupart des répondants définissent le « volontourisme » par la brièveté de ces séjours à l’étranger : ils durent moins de trois mois en moyenne, pour 70 % des sondés. Autres caractéristiques, selon eux : des missions peu encadrées et ne requérant pas de qualifications particulières.

Les missions les plus concernées par le volontourisme sont l’éducation, la protection de l’enfance, et les travaux et construction, selon ces connaisseurs du sujet.



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