Ecrire l’histoire de l’URSS sans passer par Moscou


Une « zemlianka » (hutte enterrée) de déportés lituaniens, péninsule de Mostah, Iakoutie (Sibérie orientale, Russie), 1989.

Par les connaissances inédites qu’il apporte sur les déplacements forcés subis par les Lituaniens et les Ukrainiens à l’époque soviétique, Déportés pour l’éternité est un jalon important dans l’histoire de l’URSS. Mais il manifeste aussi, à la croisée de la recherche et des enjeux mémoriels, un réveil de l’intérêt des Européens de l’Ouest pour les tragédies de l’Est. Retour sur cette dynamique avec ses auteurs, Alain Blum, directeur de recherche à l’Institut national d’études démographiques et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, et Emilia Koustova, professeure à l’université de Strasbourg.

Vous montrez que le stigmate qui frappait les anciens déportés revenus dans leur pays se transforme en honneur lors des indépendances. Quel impact ce renversement a-t-il eu sur le rapport de ces peuples à leur histoire ?

Alain Blum : A la fin des années 1980, le mouvement qui a mené la Lituanie à l’indépendance [proclamée en 1990], Sajudis [Lietuvos Persitvarkymo Sajudis, « mouvement réformateur de Lituanie », fondé en 1988], a très vite lancé une vaste enquête pour recueillir les souvenirs de ceux qui sont rentrés. Cette enquête a aidé les Lituaniens à se rassembler autour d’une histoire commune, alors que leurs expériences étaient très différentes. Une unité s’est faite sur cette mémoire, qui a permis de dépasser les clivages.

Emilia Koustova : En Ukraine, le rapport à la mémoire de l’occu­pation soviétique est plus com­pliqué. A l’exception de la partie occidentale, annexée à l’URSS après le pacte germano-soviétique d’août 1939, la soviétisation remonte aux lendemains de la ­révolution de 1917, alors que la Lituanie a été indépendante de 1918 à 1940. Cette soviétisation a été très violente, ne serait-ce qu’avec l’Holodomor [les famines provoquées par Staline entre 1932 et 1934, qui firent autour de quatre millions de morts]. Mais elle implique aussi que les Ukrainiens ont été massivement mobilisés dans l’Armée rouge en 1941, quand l’Allemagne a ­attaqué l’URSS.

Toute la question pour les Ukrainiens, après l’indépendance [1991], était donc de trouver comment se distancier de l’Etat soviétique, sans abandonner cette mémoire de la souffrance et du sacrifice endurés à cause de l’agression nazie, aux ­côtés des populations du reste de l’Union, y compris russes.

Une autre difficulté majeure vient, en Lituanie comme en Ukraine, de la collaboration d’une partie des populations avec l’occupant nazi, entre 1941 et 1944, dont certains se sont retrouvés dans les mouvements de résistance antisoviétique…

Il vous reste 65.45% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.



Lien des sources