Entre Vladimir Poutine et Xi Jinping, une « amitié » toute relative forgée contre l’Occident



Changement de décor et d’ambiance. De retour d’Europe où il a passé notamment deux jours en compagnie d’Emmanuel Macron, le président chinois Xi Jinping reçoit à présent un Vladimir Poutine tout juste réélu, et qui la veille de sa venue a salué le « désir sincère » de Pékin d’œuvrer à la résolution de la crise ukrainienne. Dans l’espoir d’obtenir de son « cher ami » et homologue un plus net soutien à son effort de guerre, le président russe demande tout le contraire de ce qu’attend l’Élysée, qui voudrait voir la Chine modérer le Kremlin. Durant cette rencontre, pas d’escapade « personnelle » en montagne, comme l’avait fait le président français, mais une halte dans la grande ville de Harbin (nord-est) pour une foire sur le commerce et l’investissement, et la visite d’une prestigieuse école d’ingénieurs réputée proche de l’armée.

Proximité des intérêts

« Le président Xi Jinping procédera à un échange de points de vue avec le président Poutine sur les relations bilatérales, la coopération dans divers domaines et les questions internationales et régionales d’intérêt commun », a précisé un autre porte-parole, Wang Wenbin. Il s’agit de la quatrième rencontre entre les deux dirigeants depuis le début de la guerre en Ukraine, en février 2022. Mais depuis cette date, la Chine n’a plus utilisé l’expression « meilleur ami » pour évoquer sa relation avec la Russie.

« Personne ne l’affiche ouvertement – l’intérêt commun à s’opposer aux États-Unis, à l’Otan et aux démocraties passe au-dessus –, mais il y a une méfiance mutuelle, voire une forme de condescendance entre les deux pays. L’un se voit comme une grande puissance spatiale face à une Chine qui ne saurait que copier ; l’autre estime que la Russie est une puissance du passé qui se berce d’illusions nostalgiques », estime Marc Julienne, directeur du Centre Asie de l’IFRI.

Rien n’est gratuit

La relation entre la Chine et la Russie s’est forgée au cœur de la guerre froide. Dans les années 1950, la coopération amorcée entre Staline et Mao a été très intense pendant une petite décennie, pour faire face à la superpuissance américaine. À l’époque, c’était Moscou qui jouait le rôle de grand frère, et non l’inverse. La République populaire de Chine a pris modèle sur l’URSS, et l’« empire du Milieu » a pu développer son programme nucléaire. À partir de 1960, les liens sino-soviétiques sont rompus pour trois décennies.

Le conflit frontalier sino-soviétique de 1969 autour de l’île de la rivière Oussouri ne sera clos par un accord qu’en 1991, à la chute de l’Union soviétique. Les relations se réchauffent alors, avec de nouvelles coopérations militaires. Mais elles se crispent rapidement dans les années 2000 lorsque Pékin procède à la rétro-ingénierie complète d’un avion de combat russe en vue de le copier. « En 2014, lorsque Moscou se retrouve isolé en raison de l’annexion de la Crimée, la Chine va de nouveau ouvrir les bras, mais ne va pas le faire gratuitement : à son grand regret, le Kremlin va consentir à transférer le système de défense antiaérienne S-400, et à intégrer la Chine dans le Conseil de l’Arctique », poursuit le chercheur.

Livraisons non létales, mais vitales pour Moscou

En 2022, le même mécanisme s’enclenche, avec plus d’ampleur. Le commerce entre la Chine et la Russie a augmenté de 26 % de 2022 à 2023, passant à 222 milliards d’euros. Moscou est devenu le premier fournisseur de pétrole de Pékin, devant Riyad, et ce à des prix défiant toute concurrence. En retour, la Chine est le premier fournisseur de semi-conducteurs de la Russie. Selon Washington, Pékin mènerait actuellement « sa plus importante expansion militaire depuis l’ère soviétique » : livraisons de moteurs de drones, de systèmes optiques sur les chars russes, de systèmes de propulsion pour les missiles de croisière. Pour le moment, la Chine n’aurait toutefois pas livré d’armes létales.

Les relations ne sont pas pour autant au beau fixe. L’invasion russe de l’Ukraine en février 2022 a eu lieu alors que Pékin et Moscou célébraient leur partenariat « sans limites » quelques jours plus tôt. « Le Kremlin a à peine attendu la fin des Jeux olympiques de Pékin pour lancer l’offensive. D’après plusieurs spécialistes de haut niveau que j’ai pu rencontrer, la Chine n’aurait pas été prévenue, ce qui aurait été très mal pris », poursuit Marc Julienne, revenu de la capitale chinoise il y a deux semaines.

L’Élysée, conscient des limites de la relation sino-russe, voudrait que Pékin retienne le bras de Vladimir Poutine en Ukraine et dissuader la Chine de poursuivre son soutien militaire. Mais la voix de la France a peu de chances de porter. Xi Jinping a rappelé qu’il n’a pas d’intérêts en Ukraine. Pour lui, c’est à celui qui a allumé le feu de l’éteindre, et à ses yeux, les Européens sont en grande partie responsables. En revanche, le président chinois est prêt à tout pour se prémunir d’un changement de régime à Moscou.



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