et maintenant ? Quatre témoignages pour ne pas désespérer


« Tout espace partagé est politique »

Marion Muller-Colard, théologienne protestante, écrivaine et directrice des Éditions Labor et Fides.

Marion Muller-Colard a ce don de proposer, dans les périodes de turbulences personnelles ou collectives, des mots qui aident à prendre du champ, un regard qui ouvre les perspectives. En novembre 2020, en pleine crise du Covid-19, elle avait encouragé les lecteurs de L’Hebdo à ne pas céder à « la fascination du malheur ». Dans notre démocratie en crise, cette théologienne protestante encourage à l’action pour retisser nos liens. Vivant en Alsace, où elle côtoie de longue date des électeurs tentés par l’extrême droite, elle sait à quel point le dialogue peut être difficile. Mais nous avons de la ressource, assure l’écrivaine, directrice d’une maison d’édition protestante centenaire, Labor et Fides : nos ressorts personnels, la Bible, sa « source », et le riche patrimoine d’auteurs qui nous ont précédés.

La Croix L’Hebdo : Et maintenant ?

Marion Muller-Colard : Ma grande question de citoyenne reste de savoir comment cohabiter avec un nombre massif de personnes qui ont donné leur confiance à un parti porteur de valeurs qui me blessent. Électrice de gauche, j’ai grandi avec l’idée que le Front National était la pire option. Maintenant, comment vit-on ensemble ?

Quels sentiments vous habitent ?

M.-M. C. : Un soulagement que j’ai envie de goûter, bien que je le sache éphémère. Mais surtout, ma motivation est symétrique en hauteur à la profondeur de ma tristesse devant les fractures qui divisent notre société.

Comment ne pas céder au découragement ?

M.-M. C. : Nous n’avons pas le luxe de pouvoir céder au désespoir. Ce qui m’anime, c’est d’essayer de briser les polarisations, d’essayer de suturer les fractures. Depuis les élections européennes, j’ai l’impression de me trouver au-dessus d’un fossé qui me sépare d’un tiers de la population avec laquelle je vis. Je n’ai pas envie de lâcher leurs mains.

Comment rester unis ?

M.-M. C. : Dans cette crise, le réflexe est de chercher un ennemi commun. Mais c’est un paradoxe de rejeter ceux qui rejettent ! En 2002, quand Jean-Marie Le Pen est passé au second tour de l’élection présidentielle, je me souviens de ce slogan : « FN, facho, le peuple aura ta peau ! » Je distribuais des tracts, seule sur mes rollers, pour appeler à une manifestation silencieuse. Il me semblait évident que ce type de slogan renforçait la coque du staphylocoque doré, qui allait se mettre dans son coin en position défensive et sommeiller en pensant : « Si je m’exprime, on me traite de fasciste donc je me tais, mais je n’en pense pas moins. Un jour, je trouverai moi aussi un clan assez fort pour qu’ensemble, on ait le sentiment d’être du côté du bien. » On en est là, aujourd’hui. J’observe, en moi aussi, une jouissance à s’estimer du côté du bien. Ceux que l’on regarde comme des adversaires sont grisés de cette même émotion.

Comment dialoguer avec des électeurs du Rassemblement National ?

M.-M. C. : En questionnant, en écoutant, sans jugement. On a déjà expérimenté le « Tu ne peux pas penser ça » qui a surtout généré un repli, plutôt qu’un abandon de la pensée à laquelle on voulait s’opposer. Le sentiment de peur, réprimé, devient ressentiment. Alors que puis-je faire, en tant que citoyenne ? Changer de comportement, prendre le risque de l’écoute et de l’inconfort. Ma responsabilité aujourd’hui est d’endosser cet inconfort. Il ne signifie pas se taire. On peut écouter, enquêter sur ce que ressent l’autre, partager ses propres sentiments et expériences… La discussion se heurte parfois, à un moment, à une limite. Mais dialoguer, au moins jusqu’à cette limite, contribue à transformer nos bastions en espaces de médiation.

Sur quels principes ne faut-il pas lâcher ?

M.-M. C. : Sur le principe de l’écoute plutôt que de la stigmatisation immédiate. Sur le principe d’attaquer une pensée plutôt qu’une catégorie de personnes. Et enfin, sur l’intégrité de ses propres convictions. Il se trouve que la préférence nationale, ça ne me parle pas. Je n’associe pas de valeur à la nationalité. Je considère que l’on peut stigmatiser un argument fallacieux, mais pas une catégorie de personnes. Or, quand la hiérarchie des valeurs repose sur un critère de nationalité, cela conduit nécessairement à une hiérarchisation de catégories de personnes. Là-dessus, je ne lâcherai pas. Je peux entendre qu’en temps de crise, il est tentant de se trouver un port d’attache. Il nous appartient d’en faire un tremplin vers le monde, plutôt qu’un repli.

Où dirigerez-vous votre attention pour juger de l’action du RN ?

M.-M. C. : Je vais commencer par me juger moi-même. Veiller à ce que ma profonde tristesse ne vire pas au cynisme mais au « courage d’être », pour reprendre le titre d’un livre phare de Paul Tillich. Une fois que j’aurai regardé ce qu’il y a dans mon œil, je serai très attentive à ce combat politique, pour qu’un effet sournois d’acclimatation progressive n’entame pas ma fermeté.

Comment résister, concrètement ?

M.-M. C. : L’urgence est de créer, sous quelques formes que ce soit, des espaces de médiation, où l’on retrouve le sens de la parole étouffée par un art de la communication qui ne doit pas nous tromper. La parole se balbutie, elle hésite, elle se cherche, elle se prend pour être donnée – tout l’inverse de ce que nous avons subi pendant cette période électorale expresse. Un livre, c’est un espace de médiation. Un barbecue entre voisins aussi. Prendre conscience que tout espace partagé est politique dans la mesure où nous « cherchons l’autre ».

Outre cette résistance quotidienne et ordinaire, il se peut que la question de la résistance extraordinaire se pose un jour : à quel moment la loi ne fait plus foi ? Ce sont des moments périlleux, qui doivent rester rares dans l’histoire. J’ai en tête cette expression biblique : « Ceins tes reins. » Il va falloir se tenir droit ! Je suis aussi guidée par cette réponse de Dieu à Jérémie : « Ne dis pas ‶je suis un enfant”. » Ces mots convoquent la question du courage et de la responsabilité. J’ai 46 ans, maintenant, c’est moi qui suis responsable. Comment ne pas accabler la génération de mes enfants de toute la responsabilité que je ne vais pas pouvoir prendre sur mes épaules ? Comment je les encourage à prendre la leur ? Mon rôle est aussi de leur rappeler l’histoire. Je vois à quel point la stratégie du RN de faire table rase du passé opère dans les nouvelles générations. J’essaye de les rendre attentifs : si l’autre ne donne pas ses sources, cherche-les ! Si Marine Le Pen avait voulu rompre avec le passé de son père, elle aurait changé de parti, et pas seulement de nom de parti. Poussons l’autre à nous dire quelles sont ses sources, et ses ressources. Et restons clairs sur nos propres sources et ressources.

Quelle figure vous inspire le plus en ce moment ?

M.-M. C. : Dietrich Bonhœffer. Ce pasteur a participé à l’attentat manqué contre Hitler, puis il a été emprisonné quelques années, et exécuté. Je prépare la réédition de ses lettres de captivité, dont la lecture est saisissante. Il a des phrases incroyables sur la stupidité, qu’il associe à l’abandon, la délégation. Résister, c’est aussi se demander si on n’abandonne pas quelque chose d’essentiel au jugement d’autres. Bonhœffer interroge la responsabilité des autorités sur la masse. Attendront-elles davantage de la stupidité de l’être humain, ou de son intelligence et de sa liberté intérieure ?

« Nous avons besoin d’une réforme intellectuelle et morale »

Jean-Louis Bourlanges, député (centriste) des Hauts-de-Seine entre 2017 et 2024

Disciple de Tocqueville et de Raymond Aron, Jean-Louis Bourlanges ne s’est pas représenté après avoir assuré son mandat de député (centriste) des Hauts-de-Seine depuis 2017 et dirigé la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée. Professeur agrégé, énarque, ce féru d’histoire et de littérature dispose d’une longue expérience politique, du mandat local au mandat européen, qui donne à ses analyses une acuité précieuse.

La Croix L’Hebdo : Dans quel état d’esprit êtes-vous après ces législatives ?

Jean-Louis Bourlanges : J’ai le sentiment de ne pas partager l’optimisme de la plupart des responsables politiques. Je me réjouis bien entendu de l’échec du Rassemblement national, qui a révélé au cours de cette campagne la nullité profonde de son programme et de ses candidats. Je n’en suis pas moins très inquiet de voir la gauche traditionnelle refuser d’assumer ses différences de fond avec la France insoumise. Les choix de LFI – antilibéraux, antieuropéens, prorusses et anti économie de marché – sont totalement opposés à ceux des socialistes depuis 1947. La gauche est écrasée par une mythologie de l’union aux conséquences délétères : elle se condamne à un déni de la réalité, à rebours de ce que font les sociaux-démocrates dans l’ensemble des pays européens. Regardez les Britanniques qui viennent d’élire un homme de gauche réaliste comme Keir Starmer après avoir eu le courage d’éliminer Jeremy Corbyn, le Mélenchon d’outre-Manche. L’aveuglement de la droite n’est pas moins préoccupant.

Que voulez-vous dire ?

J.-L. B. : Chez les Républicains, l’obsession anti-Macron, la rancune contre l’homme qui a pris leur place, conduit les responsables à ignorer la communauté de valeurs qui les unit à la majorité sortante. Sur le fond, il ne serait pas difficile de trouver un accord entre les élus d’Ensemble, modérés et centristes, et LR. Soyons clairs : on ne relèvera pas les défis du pays sans un accord entre les forces du centre, de la droite et la gauche modérées qui se sont unies au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour défendre une certaine idée de la liberté, de l’Europe, de l’indépendance et de la solidarité. Tenter de bâtir l’alliance de la carpe et du lapin entre démocrates et insoumis ne peut que conduire à l’échec. Et favoriser une victoire qui n’aurait été que différée du RN dans trois ans.

Ce qui est frappant, c’est la parenté idéologique de la contestation menée par l’extrême droite et l’extrême gauche : refus de la démocratie libérale, de la solidarité à l’égard de l’Ukraine, de l’intégration européenne et de l’économie de marché. C’est-à-dire de l’ensemble des choix qui ont été faits par la France et les Européens au cours des 80 dernières années. La question ukrainienne et la résistance à la Russie constituent la pierre de touche entre les deux visions. LFI et le RN jouent dans la main de Moscou.

Quels leviers pourraient favoriser la construction d’une telle majorité ?

J.-L. B. : Il faudrait aider les modérés de chaque bord à s’affranchir de la tutelle qu’exercent sur eux les extrémistes. Les socialistes ne doivent pas être condamnés à s’allier à LFI et LR ne doit pas être tenté de fricoter avec le RN, à l’instar d’Éric Ciotti. L’adoption de la proportionnelle pourrait peut-être les y aider. J’ai toujours eu une tendresse pour la représentation proportionnelle départementale à la plus forte moyenne, avec un seuil de 5 %. Une loi ordinaire suffirait. Cela pourrait faire partie d’un contrat majoritaire.

Oui, mais les élections ont eu lieu…

J.-L. B. : Ce qui compte pour un député, ce n’est pas le scrutin d’hier qui l’a fait élire mais le scrutin de demain qui le fera réélire. L’adoption d’une nouvelle loi électorale aurait un effet libérateur immédiat sur les familles politiques de droite et de gauche. Mais je reste profondément inquiet quant à la capacité des uns et des autres à trouver un compromis raisonnable. Le programme du Nouveau front populaire – l’abandon de la réforme des retraites, l’augmentation du smic, l’indexation des salaires en particulier – n’a pas été conçu pour gouverner mais pour gagner les élections. Il nous mènerait directement dans le mur.

Ces mesures sont pourtant attendues par de nombreux Français, qui ont donné une impulsion au NPF.

J.-L. B. : C’est tout le problème : jamais l’écart n’a semblé aussi grand entre les attentes du pays et ses besoins réels. C’est ça, la tragédie française… On ne peut construire un avenir humaniste, juste et solidaire qu’en partant de la réalité, en écartant ce que le général de Gaulle appelait « les fictions, les chimères et les parades ». Nos partenaires européens le font, pourquoi pas nous ?

Comment expliquez-vous cet écart ?

J.-L. B. : Nous vivons une crise anthropologique majeure. Les citoyens sont complètement désorientés par l’effacement de l’Europe, l’accélération ingérable des changements technologiques, le recul de la foi et la perspective de l’apocalypse climatique. L’anxiété semble leur interdire de faire des choix rationnels. Ils sont dominés par l’émotion, l’instantanéité, l’indignation, le ressentiment.

Dès lors, comment ne pas céder au découragement ? Et quels sont les germes d’espoir ?

J.-L. B. : Nous avons besoin d’« une réforme intellectuelle et morale » comme Ernest Renan l’appelait de ses vœux après la guerre de 1870. Le macronisme a dynamisé l’économie mais n’a pas réussi à rénover le lien démocratique entre les citoyens et l’État. On voit les directions possibles : rendre au parlement son rôle central, en faire le lieu de réflexion de la société sur son avenir. Repenser la décentralisation, car la décision publique est devenue une bouteille à l’encre. Et par-dessus tout, reprendre le chantier de l’éducation nationale. Il faut substituer des communautés scolaires vivantes, autonomes, responsables à la grande machine bureaucratique de la rue de Grenelle. Je caresse depuis longtemps l’idée que les grands établissements parisiens comme Franklin ou Saint-Jean-de-Passy ouvrent des succursales dans les quartiers.

Quelles sont les grandes figures qui vous inspirent ?

J.-L. B. : Churchill, de Gaulle, Yitzhak Rabin en Israël, Nelson Mandela ou Frederik W. de Klerk en Afrique du Sud… Des gens au-dessus de la mêlée, lucides et courageux. Aujourd’hui, mon admiration va évidemment à des figures de résistance comme Volodymyr Zelensky ou Alexeï Navalny, qui a choisi de mourir en martyr de la liberté. Dans un tout autre registre, je suis sensible à des responsables comme Mario Draghi, qui a tant fait pour l’Europe et l’Italie ou Donald Tusk qui arrache son pays, la Pologne, à une expérience autoritaire. En France, il y a des hommes politiques de qualité, je pense bien sûr à François Bayrou, à Édouard Philippe ou encore à Bernard Cazeneuve mais il faudrait que l’un d’entre eux sorte du rang pour conduire une expérience parlementaire nouvelle.

« Le compromis, c’est un exercice d’humilité et de grandeur à la fois »

Rachid Benzine, islamologue, politologue et écrivain

Rachid Benzine est islamologue, politologue et écrivain. Né au Maroc en 1971, arrivé à Trappes (Yvelines) à l’âge de sept ans, il embrasse d’abord la carrière d’enseignant. Ce Franco-Marocain est aujourd’hui l’une des figures majeures de l’islam libéral. Auteur en 2004 d’un essaie remarqué, Les Nouveaux Penseurs de l’islam, il plaide pour une approche historico-critique du Coran. Par ailleurs adepte du dialogue interreligieux, il a publié en 2016 un livre d’entretiens avec le prêtre Christian Delorme (La République, l’Église et l’Islam) et, trois ans plus tard, un autre opus avec la rabbin Delphine Horvilleur (Mille et une façons d’être juif ou musulman. Dialogue). Auteur d’une vingtaine d’ouvrage (essais et fictions), Rachid Benzine est aujourd’hui chercheur-associé au Fonds Paul Ricoeur.

La Croix L’Hebdo : Quels sentiments vous habitent aujourd’hui ?

Rachid Benzine : Contre toute attente, le barrage tient encore. C’était peut-être la dernière fois, mais il a tenu. Une fois de plus, dans ce pays, ce n’est pas l’extrême droite qui écrit l’histoire ! Le soulagement est d’autant plus grand qu’on a vu, ces derniers jours, la montée très concrète des violences racistes et l’incompétence crasse qui accompagnent le Rassemblement national.

Après, soyons lucides, le fait que ce parti ait rassemblé plus de dix millions de voix au premier tour des législatives reste malgré tout un choc. Car l’extrême droite, c’est toujours la volonté de se regrouper en attisant la haine d’un autre, particulièrement de l’étranger désigné comme responsable des difficultés du temps présent… Heureusement, une « autre France » subsiste qui, elle, ne veut pas perdre son âme.

Chacun doit désormais prendre sa part de responsabilité : les élus doivent se montrer dignes de la confiance placée en eux. La société civile doit continuer de veiller, de proposer, de mobiliser. Il nous faut, tous ensemble, écrire une nouvelle page de l’histoire de France, où le compromis n’est pas une faiblesse mais une force, celle de la démocratie vivante et vibrante.

Dans une France fracturée comme jamais, comment rester unis, comment continuer à « faire pays » ?

R. B. : « Faire pays », c’est œuvrer au bien vivre ensemble entre tous et travailler à plus d’égalité et encourager à la fraternité. Cela n’a rien à voir avec le « faire France » du RN qui, lui, compte discriminer les Français entre eux, considérant que certains seraient plus légitimes que d’autres ou que les binationaux seraient à traiter avec suspicion et comme des sous-citoyens.

Comment renouer le dialogue avec les électeurs du RN ?

R. B. : Regardons les choses en face : dans nos villes et dans nos quartiers, les électeurs du RN et les autres vivent déjà ensemble au quotidien. Ceux qui peuvent créer de la division se trouvent surtout parmi les militants – or ces derniers sont actuellement minoritaires.

Ensuite, les électeurs du RN sont divers, leurs motivations multiples. Beaucoup d’entre eux se sentent méprisés, déclassés. Certains ont peur face à l’évolution du pays, aux bouleversements du monde plus généralement. La peur de l’islam fondamentaliste doit jouer, aussi, dans le vote d’extrême-droite.

Ces électeurs sont-ils tous racistes ? J’ose espérer que non. Comment entrer en dialogue avec eux ? On ne peut pas, je crois, déconstruire rationnellement le discours du RN car les peurs qui le sous-tendent relèvent d’archétypes. Et la raison n’a pas prise là-dessus ! Ce qu’il faut, c’est proposer un récit à même de dépasser les peurs. Il faut une histoire qui embarque ces électeurs. Nous sommes des êtres narratifs ; nous sommes les histoires auxquelles nous adhérons. Le fait d’adhérer à une histoire permet d’agir dans la foulée. Le récit n’est pas qu’une description, c’est aussi une prescription. Il ouvre sur l’action… Et un grand récit fédérateur manque, aujourd’hui.

Comment lutter, très concrètement, contre la xénophobie ?

R. B. : C’est toujours la méconnaissance qui suscite la peur des étrangers – ou de ceux perçus comme tels malgré leur nationalité française. La xénophobie et le racisme sont bien plus importants dans les zones situées en périphérie des quartiers populaires qu’au sein même des quartiers populaires eux-mêmes. Cependant, quand les difficultés et la misère s’accumulent, les conflits se développent inévitablement.

Je crois qu’il faut dire que l’une des grandes faillites de nos gouvernants depuis quarante ans, c’est la politique de la ville. En effet, elle a souvent été pensée a minima, pour éviter que la violence sociale et la délinquance n’explosent trop… Mais on n’a pas cherché à soigner le mal à sa racine, à savoir les inégalités.

Nous devons aussi, je pense, raconter une autre France, une France de l’accueil et de l’hospitalité. L’Occident s’est construit autour de la notion d’altérité et l’extrême droite souhaiterait, aujourd’hui, évincer l’étranger qui, soi-disant, contaminerait le corps social. Il faut sortir de cette logique de citadelle assiégée ! Une citadelle de ce genre finit par mourir asphyxiée…

L’avenir s’annonce incertain, sur quels principes ne pas lâcher ?

R. B. : Il faut défendre sans relâche la fraternité. Tentez d’imaginer la liberté sans la fraternité : cela donne la barbarie. Et l’égalité sans la fraternité ? Cela débouche sur le totalitarisme. Ce qui fait le ciment de notre société, c’est bien la fraternité. Nous devons, plus largement, continuer le combat et croire dans notre République. Croire, c’est toujours croire malgré… Je suis de ceux qui pensent, comme Bernanos, que l’espérance, c’est le désespoir surmonté.

Résister pour vous, c’est… ?

R. B. : C’est continuer d’être nous-mêmes, refuser les idéologies de haine qui discriminent et qui nient, justement, cette exigence de fraternité. C’est protéger tous ceux et celles qui pourraient être les premières cibles de la haine.

Et maintenant ?

R. B. : Dans le tumulte de cette Assemblée éclatée, une nécessité s’impose : celle du compromis, ce mot que Paul Ricœur chérissait tant. Le compromis, ce n’est pas la reddition, ce n’est pas le bidouillage opaque. C’est l’art de tisser des ponts entre des rives opposées, de trouver ce fil d’or qui relie des mondes différents. Il faudra que chaque député accepte de mettre un peu d’eau dans son vin, de reconnaître la valeur des idées de l’autre, même si elles semblent éloignées des siennes. C’est un exercice d’humilité et de grandeur à la fois. Je crains, malheureusement, que notre culture politique soit trop hermétique à ce genre de compromis…

Et donc ?

R. B. : Je crois que la société civile a un vrai rôle à jouer. C’est elle qui a mobilisé sur le terrain pour faire barrage au RN, c’est elle encore qui a fait front républicain au-delà du Front populaire. Elle doit être là, prête à rappeler aux élus leur devoir de dialogue et de respect. Les associations, les ONG, les citoyens engagés, ont tous un rôle à jouer. Ils sont les gardiens de la démocratie, ceux qui veillent à ce que les compromis soient justes et équitables. Le compromis est une victoire sur la division, une avancée vers le bien commun. La France, dans toute sa diversité, a besoin de ces moments de grâce où les différences s’effacent pour laisser place à l’unité.

« Retrouver un socle d’universalité »

Fanélie Carrey-Conte, secrétaire générale de La Cimade

Depuis 2021, Fanélie Carrey-Conte, 44 ans, est secrétaire générale de La Cimade. Députée socialiste de Paris de 2012 à 2016, elle a pris la tête de cette association fondée en 1939 au sein des mouvements de jeunesse protestants suite aux alertes de plusieurs pasteurs et théologiens comme Roland de Pury, Karl Barth ou Dietrich Bonhoeffer face aux premiers résultats de la politique nationale-socialiste en Allemagne. Le « Comité inter-mouvements auprès des évacués », signification originale de son acronyme, s’est adapté aux besoins et combat de chaque époque. La Cimade se consacre aujourd’hui à accueillir, aider et accompagner chaque année plus de 110 000 personnes migrantes, grâce à ses 2 300 bénévoles et ses 145 salariés sur tout le territoire.

La Croix L’Hebdo : Quels sentiments et émotions vous habitent ?

Fanélie Carrey-Conte : C’est un soulagement, avec le sentiment qu’on a évité le pire, en empêchant l’extrême droite de détenir la majorité. Mais la xénophobie et la libération de sa parole demeurent, et les batailles à mener restent nombreuses. Il subsiste la tristesse aussi de voir l’état de notre pays et le poids qu’occupent les idées et les propos de rejet et de haine de l’autre dans le débat politique et médiatique.

La loi immigration promulguée au mois de janvier dernier a déjà conduit à des reculs extrêmement importants par rapport au droit des personnes migrantes. Le Rassemblement national avait parlé à cette occasion de victoire idéologique. Plus globalement, cela fait des années que les législations vont dans un sens toujours plus restrictif de l’accueil des personnes migrantes sur notre territoire. Des années de discours de stigmatisation ne s’effacent pas comme ça, et elles risquent de continuer à produire de la haine et du rejet si on ne change rien. Mais il y a aussi une forme d’espoir avec peut-être un chemin menant à des politiques plus tournées vers la solidarité et l’égalité

La période a été éprouvante pour tout le monde, comment ne pas céder au découragement et à l’abattement ?

F. C.-C. : En s’appuyant sur le collectif. Être au contact d’hommes et de femmes se trouvant dans des situations extrêmement difficiles mais restant très déterminées, donne aussi du courage. On a parfois tendance à ne montrer que le mauvais côté de la France, celui du rejet, de la haine de l’autre. Mais il existe une autre réalité, celle des territoires d’accueil, de solidarité, avec de très nombreux bénévoles ! Ce qui procure aussi du courage, c’est de se replonger dans l’Histoire. La Cimade existe depuis quatre-vingt-cinq ans, elle est née lors d’une des périodes des plus sombres de notre passé et a pu reconstruire des chemins d’espoir. Enfin, il y a les très nombreuses initiatives de résistance qui se développent, depuis les élections, dans les réseaux syndicaux, les associations de solidarité, de défense des libertés, dans les réseaux chrétiens aussi, comme le mouvement « Justice et espérance ». Ce sont des points d’appuis solides pour continuer.

Dans une France fracturée politiquement, comment « faire pays » malgré tout ?

F. C.-C. : Il faut retrouver ce socle d’universalité qui rappelle que toutes les vies humaines se valent. Que toutes les personnes ont des droits fondamentaux, quelles qu’elles soient. Le droit à la dignité, le droit à se soigner, le droit à la vie en famille, le droit à avoir un toit sur la tête… S’en rappeler doit permettre de « faire société » tous ensemble pour y arriver. Nombre de mécanismes sont aussi à déconstruire : celui du bouc émissaire, qui veut faire croire que le malheur des uns est causé par d’autres, toujours les plus précaires. Celui de diversion qui vise à opposer les personnes qui souffrent. C’est très dur à contrer, mais il le faut redire sans cesse : si vous commencez à rogner les droits des uns, cela veut dire que vous allez rogner ceux d’autres, d’autres minorités, d’autres religions, des femmes…

Le RN, même sans majorité, est en nette progression. Comment lutter concrètement contre la xénophobie ?

F. C.-C. : Il n’existe pas de recette miracle pour changer le regard. Il faut agir sur plusieurs leviers en même temps : déconstruire les préjugés, contrecarrer, avec des universitaires et des chercheurs, la théorie du grand remplacement qui ne résiste à aucune analyse par exemple. Organiser la rencontre entre des personnes migrantes et d’autres qui n’ont pas le même parcours de vie permet de comprendre que, derrière les représentations et les chiffres, il y a un être humain avec lequel entrer en empathie. C’est un premier pas, qui peut amener à l’engagement.

Sur quel principe ne faut-il pas lâcher ?

F. C.-C. : Sur l’égalité des droits fondamentaux et sur le respect de l’État de droit. Dire que chaque personne a le droit d’être défendue, quelle que soit sa situation, y compris des personnes qui peuvent avoir un parcours pénal. Il faut rester extrêmement ferme comme un phare dans la tempête, même quand tout cela est remis en question.

Quelles qualités vous semblent les plus nécessaires dans la période ?

F. C.-C. : La détermination. Parce que c’est dans ces moments où c’est le plus difficile qu’il faut être extrêmement présent et solide sur ses convictions. D’autre part, conserver notre curiosité, la capacité à s’intéresser aux autres, aux différences. Pouvoir questionner les idées reçues et les contre-vérités qui circulent dans le débat public comme celles selon lesquelles que les personnes migrantes seraient dangereuses. C’est précieux dans cette période.

Quelle figure vous inspire le plus ?

F. C.-C. : Je pourrais citer Frantz Fanon. Un psychiatre martiniquais qui a été très investi dans les luttes pour la décolonisation et contre le nazisme. Il mêlait action et réflexion, conjuguait sa pratique clinicienne avec une vision politique de transformation de la société. Il a porté des choses très fortes sur l’universalité des combats et sur les droits fondamentaux. Il disait : « Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dresser l’oreille, on parle de vous. » Je pense souvent à cette phrase en ce moment.

Et maintenant ?

F. C.-C. : Quelle que soit l’évolution de la situation politique dans les prochains mois, il ne faut rien laisser passer sur l’indifférence face aux drames qui se produisent sur les routes migratoires, sur la banalisation des propos xénophobes, sur les gestes de haine, d’agression qui peuvent intervenir. Ce qui rend les choses difficiles, c’est, je crois, que dans le débat politique et médiatique, on ait intériorisé une forme de fatalisme, laissant entendre qu’il n’y aurait pas d’autre solution que de freiner, empêcher les migrations, restreindre les droits, expulser les personnes, etc. Certains, ces dernières années, nous ont expliqué que c’était en prenant des mesures répressives qu’on allait lutter contre l’extrême droite. On se rend bien compte que tout ça est une spirale sans fin. Plus on restreint les droits, plus on crée des inégalités et plus on favorise les idées de haine et de rejet. Pour répondre à la situation, il est important que nous soyons unis et solidaires sur une vision large de société. Il y a des ponts solides qui se sont créés et qui peuvent continuer à se renforcer.



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