« Il ne voulait pas désespérer de l’homme »



Les deux hommes s’étaient rencontrés il y a sept ans. Le père Geoffroy de La Tousche était alors curé de Dieppe, la ville de Jean Malaurie. « Le passionné des pierres se libérait des passions de son âme. L’homme toujours ému par l’intensité de la vie continuait de chercher le sens », a évoqué ce 13 février le prêtre, dans son homélie prononcée lors des funérailles du célèbre ethnologue décédé le 5 février à l’âge de 101 ans. Il a notamment salué l’intensité de la vie de Jean Malaurie, « frère des derniers hommes du Grand Nord déplacés de leurs terres ancestrales pour le profit de bases militaires ». Un homme qui sut « rappeler au monde que nous ne sommes que poussière… Mais que cette poussière est belle ! »

Homélie du père Geoffroy de La Tousche, le texte intégral

« Quel est le mystère de la terre d’Inglefield ? Quel vent a poussé Jean-Noël Malaurie chez les Hyperboréens ? Pourquoi le grand maître Uutaaq lui déclara-t-il à lui, l’enfant qui marcha sur le Rhin gelé, “je t’attendais” ? L’humanité plongée dans l’obscurité de ses conflits perd aujourd’hui l’immense défenseur du Royaume de Thulé qui veillait depuis le pôle Nord à l’équilibre si fragile de notre terre. C’est dans son appartement du boulevard de Verdun à Dieppe que Jean m’accueillit, me faisant alors vivre moi aussi cette étrange expérience d’être attendu. Le vieil homme avait décidé d’évoquer ses tourments. Le passionné des pierres se libérait des passions de son âme. L’homme toujours ému par l’intensité de la vie continuait de chercher le sens. Face à moi, dans ce fauteuil incapable de le contenir, vivait un être libre que seul un pays comme la France est capable de définir comme anarchiste. Peu importent à l’homme libre ces cases dans lesquelles on imagine le circonscrire !

C’est précisément par cette liberté que la France lui a permis d’entreprendre ces expéditions. Alors, comme les femmes de Jérusalem au matin de Pâques, dans le silence d’un monde qui dort après une nuit de fête, Jean est parti avec bien peu de bagages : qui découvre la vie, découvre l’humilité. L’obscurité du Vendredi saint n’est pas définitive. L’aube de Pâques a ouvert l’homme au mystère du tombeau vide : Dieu n’a pas fait la mort. Il ne laisse personne prisonnier des pierres roulées sur son existence, des histoires qui le maudissent, des agressions qui le tuent, des obscurantismes qui l’éblouissent.

Dieu se révèle par le risque de la crèche. Jean-Noël en portait depuis le jour de sa naissance la marque par son prénom. Ses parents en l’appelant ainsi allaient lui donner de partir à la recherche de l’isolé, du mis à part. Ce n’était donc pas plus fort que lui, c’était en lui, c’était lui. Travailler sur des roches de 500 millions d’années revenait donc à interpréter son propre cœur. Jean-Noël ne pouvait ignorer les prophéties de Jérémie et d’Ézéchiel :

“Je mettrai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes ; je l’inscrirai sur leur cœur. Je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple” (Jérémie 31, 33).

“J’ôterai de votre chair le cœur de pierre, je vous donnerai un cœur de chair” (Ez 36, 26).

Que se passe-t-il dans le cœur d’un homme quand son intelligence travaille sur les terres de Washington et sur l’île d’Yttygran ? Fallait-il l’immense stature – même physique – d’un Professeur, Directeur, Fondateur, Chercheur, Ambassadeur pour rappeler au monde que nous ne sommes que poussière ? Mais que cette poussière est belle ! Dieu l’aime ! La poussière Jean-Noël, dans la douleur de perdre sa bien-aimée, Monique, le 27 octobre dernier, ne pouvait rester seule au monde. Chers Guillaume et Éléonore, avec Bach visité par Glenn Gould, avec Dostoïevski exilé en Sibérie mais y lisant Hegel, avec Lévi-Strauss développant l’idée de la civilisation à partir des Bororos du Brésil, avec tous les souvenirs qui marquent vos existences, vos chers parents vous ont transmis, ainsi qu’à nous tous, émus et honorés de les avoir connus, une intensité qui nous oblige.

Cette intensité a une origine. Nous croyons, dans cette cathédrale, qu’elle a été révélée. Cette révélation divine n’est pas un acquis, c’est un appel. Entendre cet appel est une invitation à répondre, en travaillant avec intensité. Pour tous, face à l’immensité de l’univers, nous sentons bien l’appel intérieur qui nous pose les questions du bonheur et de la liberté. La vie de Jean-Noël est une vie de recherche mais surtout de rencontres. Nous aussi, nous faisons nôtre cet axiome décisif. Les chrétiens reçoivent cette force du Christ Jésus, l’envoyé de Dieu, qui vient à la rencontre des hommes pour leur rendre leur dignité de fils de Dieu, les élever par la puissance de l’Esprit et les engager à construire une civilisation qui promeut la vie. Jean-Noël souffrait intensément, comme en sa chair, de l’ethnocide des Inuits, ses frères choisissant la mort volontaire face au rouleau compresseur des anthropophages contemporains.

Comment parler encore d’éducation à nos enfants s’ils ne sont pas invités dans la famille, la cour de récréation et en classe, à la compassion du petit, au risque de l’amitié décalée, à l’aventure de l’intelligence rigoureuse ? Où sont aujourd’hui les héritiers du Christ qui touche le lépreux, après Mère Teresa qui prend par la main l’intouchable, après Jean Malaurie frère des derniers hommes du Grand Nord déplacés de leurs terres ancestrales pour le profit de bases militaires ? Face à l’immensité de ces défis, nous pouvons abandonner le combat, tellement il est agressif au sommet de notre monde et dans tant de nos relations. Le Christ Jésus n’a pas abandonné l’homme blessé. Le Christ Jésus n’a pas quitté la croix. Au matin de Pâques, “Marie Madeleine, Marie, mère de Jacques, et Salomé” qui l’avaient entendu hurler “Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?” pendant que les hommes continuaient de l’humilier, ces femmes allèrent au tombeau. Encore et toujours les femmes, toujours courageuses pour promouvoir la vie. Dieu fit d’elles les premiers témoins de la résurrection du Christ.

Deux mille ans plus tard, Natuk et Patdloq furent les premières femmes à partir avec Jean dans cette expédition qui allait révéler au monde l’urgence écologique pour notre terre depuis les Pôles et leurs populations belles et fragiles. Le pape François a invité les chrétiens à louer Dieu pour la beauté de la Création, les invitant à sauvegarder la Maison Commune. C’est un même chemin prophétique qui unit les femmes de la Résurrection, celles des expéditions et ceux d’entre nous qui entreprenons dans nos États, écoles, fondations et associations, Églises, laboratoires et centres de recherche, des programmes qui proclament l’espérance. Comme Jean parlait de ces “harmonies invisibles” révélées par ces expéditions, nous aussi aujourd’hui avons bien conscience que bon nombre de nos relations sont de cet ordre.

À vue humaine, Jean et Natuk n’avaient pas de raisons de se rencontrer. À vue humaine, nos mondes semblent ne pas être faits pour s’unir. À vue humaine aussi, la résurrection du Christ était impossible et impensable. Or c’est précisément sur cette proclamation du Vivant depuis 2 000 ans que nous croyons que nos vies sont reçues pour l’éternité. Alors au cœur de chacun de nos engagements, nous œuvrons de manière rigoureuse pour que l’humanité soit libre et heureuse, et que tout soit marqué par le souffle qui ouvre de nouveaux horizons. Dans le tourment de sa pensée vive, fort de ce siècle vécu en rencontres, expéditions, fondations et conférences, Jean-Noël ne voulait pas désespérer de l’homme et ne disait pas qu’il était athée. Me permettez-vous de penser qu’en l’accueillant, Dieu lui aura dit : “Je t’attendais” ? Permettez-moi d’imaginer la joie profonde de Jean si nous parvenions lors de chacune de nos rencontres quotidiennes à dire à nos interlocuteurs : “Je t’attendais.” Permettez-moi de croire que cette joie humaine est la joie de l’Évangile. »



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