Il y a dix ans, l’Ukraine faisait le choix de l’Europe sur « le Maïdan »



Tout a commencé sur Facebook. Il y a dix ans aujourd’hui, le 21 novembre 2013, le journaliste ukrainien d’origine afghane Mustafa Nayyem, 32 ans à l’époque, se saisissait de son clavier pour appeler à manifester. Quelques heures plus tôt, le président Viktor Ianoukovitch, après avoir entretenu l’espoir d’un accord d’association avec l’Union européenne, cédait sous la pression du président russe Vladimir Poutine, et renonçait à l’accord européen, en faveur d’un deal avec Moscou.

« Bon, passons aux choses sérieuses. Qui est prêt à venir à minuit sur le Maïdan ?, écrit Mustafa Nayyem ce soir-là, en référence à la place principale de Kiev. Les likes ne comptent pas. Seulement des commentaires sous ce post avec les mots : “Je suis prêt.” Dès que nous serons plus de 1 millier, nous nous organiserons.»

« Révolution de la dignité »

Les jours qui suivent, des milliers de manifestants, dont nombre d’étudiants, occupent Maïdan Nezalejnosti, la place de l’Indépendance en ukrainien, jusqu’à ce que la police les en déloge violemment le 29 novembre. La brutalité de la répression choque profondément la société. Dès le 1er décembre, 100 000 personnes manifestent à Kiev pour demander la fin du régime prorusse et corrompu de Viktor Ianoukovitch. La « révolution de la dignité », comme l’appellent les Ukrainiens, aboutit le 22 février 2014 à la destitution du président. Les jours précédents, des affrontements meurtriers avec la police ont coûté la vie à une centaine de manifestants.

Cette nouvelle « révolution du Maïdan », troisième en son genre après la « révolution orange » de 2004 et, auparavant, la « révolution de granite » en 1990, permet le retour d’un exécutif pro-européen à la tête de l’Ukraine, avec l’élection de Petro Porochenko en mai 2014. Elle induit aussi une réaction violente de la part de la Russie, dont les médias publics n’ont de cesse de dénoncer un « coup d’État », soi-disant mené par une clique ultranationaliste stipendiée par les puissances occidentales. Pour Vladimir Poutine, l’enjeu est géopolitique, mais aussi domestique : ne pas tolérer dans ce qu’elle considère comme son « pré carré » une révolution de nature à faire des émules à Moscou.

Dès le mois de février 2014, le président russe profite du désordre de la révolution pour lancer une opération militaire en vue de l’annexion de la Crimée, et encourage le mouvement prorusse dans le sud et l’est du pays. Engagée au printemps 2014 dans le Donbass, l’armée ukrainienne est sur le point de reprendre le contrôle de la région à l’été, quand une intervention directe de l’armée russe lui inflige un douloureux revers. Kiev est contrainte de négocier, et signe en septembre 2014 les accords de Minsk, qui demeureront largement inappliqués.

La « contre-révolution » de Vladimir Poutine

« C’est un mouvement de contre-révolution de la part de Vladimir Poutine », affirme le philosophe ukrainien Volodymyr Yermolenko, qui voit l’invasion de février 2022 comme le prolongement de cette volonté russe d’effacer l’héritage du Maïdan. « D’abord il a essayé, par les accords de Minsk, de faire du Donbass un cheval de Troie pour contrôler Kiev (les accords de Minsk prévoyaient la réintégration du Donbass avec une autonomie et un droit de veto sur les questions géopolitiques, NDLR). Puis il a monté une opération d’influence en alimentant le parti Plateforme d’opposition. Ça n’a pas marché. C’est alors qu’il a compris qu’il ne lui restait plus qu’un seul instrument : l’invasion totale.»

L’Ukraine a poursuivi malgré tout son évolution vers l’Europe. Le pays a obtenu en juin 2022 le statut de candidat à l’Union européenne, et espère l’ouverture prochaine des négociations d’adhésion. Un gage de solidarité de la part de Bruxelles, qui témoigne aussi des réformes réalisées dans le pays depuis 2014, bien que corruption et emprise oligarchique demeurent fortes. La guerre, d’abord hybride en 2014 puis totale à partir de 2022, a cependant changé la perception de ce processus engagé en novembre 2013 au nom de la destinée européenne du pays. Pour nombre d’Ukrainiens aujourd’hui, « l’esprit du Maïdan » est d’abord interprété comme une lutte plus large pour l’indépendance de l’Ukraine et la souveraineté de son peuple.

Engagé en politique, le journaliste Mustafa Nayyem est désormais à la tête de l’Agence nationale ukrainienne pour la reconstruction. Avocat et activiste, son grand frère Masi a rejoint l’armée après l’invasion, et a été grièvement blessé. Rencontré par La Croix à l’été 2022, il disait voir son engagement par les armes comme le prolongement de son engagement sur le Maïdan, neuf ans plus tôt. « En 2014, on a attrapé le virus de la justice et de la liberté, confiait-il alors sur son lit d’hôpital. Combattre, c’est le prix que l’on paye pour le droit de vivre dans cette société.»

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