« La parole de Dieu, meilleur remède contre la tentation de l’idéologie »



La Croix : Nous sommes au lendemain d’élections législatives qui ont suivi une campagne électorale éclair et inattendue, durant laquelle les clivages de la société française ont été exacerbés. Comment vivre en chrétien dans ce contexte ?

Frère Adrien Candiard : Le morcellement de la société française ne s’est pas arrangé subitement pendant ces dernières élections. Il peut être vécu d’une façon d’autant plus douloureuse et complexe par les chrétiens que, dans la société française, le christianisme a servi longtemps de référence partagée. À l’époque de Marcel Pagnol, du curé contre l’instituteur, le catholicisme était une référence partagée y compris par ceux qui s’y opposaient. Aujourd’hui, il n’apparaît que comme une tribu d’identité parmi d’autres, au poids assez marginal dans la vie politique. Quand on regarde le débat sur la fin de vie de ces derniers mois, et qu’on le compare à celui sur le mariage pour tous en 2012, la différence saute aux yeux – alors même qu’il est difficile de nier que la question est bien plus cruciale du point de vue de la doctrine chrétienne. En matière de sortie de la chrétienté et de sécularisation, une étape a été franchie, à bas bruit.

Les chrétiens peuvent accepter la situation en se disant qu’ils sont un groupe parmi d’autres. Mais c’est une stratégie qui pose au moins trois difficultés : le risque d’une folklorisation de la foi, qui deviendrait une sous-culture d’une tribu, perdant l’ambition d’apporter le salut au monde ; le risque d’adopter un fonctionnement extrêmement mondain, celui d’une logique concurrentielle, dans un contexte de liberté religieuse qui fait que les choix se refont à chaque génération ; enfin, il est probable que ce n’est pas très bon pour la société elle-même de contribuer à son morcellement. Dans la tradition chrétienne, il existe un goût pour la raison, pour le respect de chacun, qui devrait conduire à chercher le dialogue, la compréhension, à faciliter le débat démocratique : la mission des chrétiens est là, et non dans l’activation des tensions.

Quelle peut-être la boussole pour vivre en chrétien dans ce monde qui a passé un stade dans la sécularisation ?

Frère A. C. : On ne peut pas attendre d’un ordre politique l’établissement du royaume de Dieu. Mais l’on ne peut pas pour autant s’en désintéresser. Le paradoxe des chrétiens, qui prennent la politique au sérieux sans en attendre le salut, car ils savent que ce monde passera, est une chance : il permet à la politique un rapport sain, parce que libre.

L’enjeu théologique, c’est le rapport à la grâce, à l’action de Dieu dans le monde. Certains vont tenir une position « pélagienne », considérant que l’homme peut s’en sortir par ses propres forces, en mettant sa confiance dans l’ordre politique en tant que tel, soit par la vision de l’enfouissement, soit par le choix d’un ordre politique qui va rétablir la chrétienté. La tentation inverse est d’imaginer l’action de Dieu sans lien avec les réalités terrestres, une position « janséniste » : ce monde ne nous intéresse pas, contentons-nous de vivre notre vie spirituelle, de façon individuelle ou communautaire, sans nous préoccuper du monde.

Il nous faut sans doute explorer une autre voie. Un chrétien de l’Antiquité écrivait au IIe siècle à Diognète : « Ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. » Les chrétiens ne représentaient alors qu’une petite goutte dans l’immense Empire romain ! « L’âme du monde », c’est un programme ambitieux, qui a le mérite de ne pas séparer les choses : on ne sépare pas l’âme du corps, ou alors c’est la mort ; on n’oppose pas l’Église et le monde, ou alors c’est la mort. Croire que nous devons être l’âme du monde, c’est donner à l’Église un visage résolument missionnaire : c’est être convaincu que nous avons à apporter au monde entier quelque chose de vital pour lui. Mais ce que nous devons annoncer, ce n’est pas l’Église, ce n’est pas nous-mêmes, ce n’est pas la victoire de l’Église sur le monde : c’est le royaume de Dieu. Il ne nous appartient pas, même si nous faisons tout notre possible pour lui appartenir.

Comment se réconcilier entre chrétiens après s’être parfois divisés pendant la campagne électorale ?

Frère A. C. : Nous avons besoin de façon urgente de lire la parole de Dieu de manière sérieuse. Dans une société divisée, pluraliste, comme celle de l’Antiquité, l’Église a connu une extraordinaire vitalité. C’était l’époque des Pères de l’Église, qui ont pensé la foi chrétienne dans les cadres intellectuels de leur temps, notamment la philosophie grecque. Leur méthode ? Lire, comprendre, se nourrir de la parole de Dieu non pas pour y chercher des slogans, mais pour y trouver une source vive. La grande tentation, dans un monde qui part dans tous les sens, est de chercher un cadre de pensée rigide qui peut-être ne correspond pas tout à fait au réel mais qui au moins est rassurant, permet de répondre à tout. Cette tentation de l’idéologie, on peut l’éprouver en tant que chrétiens.

La parole de Dieu est peut-être le meilleur remède à cette tentation, si on la prend au sérieux, comme une parole vivante qui nous est adressée, et pas pour y trouver des solutions toutes faites. Alors on peut être créatif, innovant, et réellement spirituel… Et ainsi on peut chercher entre chrétiens une sortie par le haut, une issue à nos divisions, en se mettant ensemble à l’écoute de la parole de Dieu. Sinon on se figera dans des conflits de plus en plus envenimés.

Il y a deux ans, vous avez publié Quelques mots avant l’Apocalypse (1). Avec cet ouvrage, vous partagiez votre impression que nous allions de catastrophe en catastrophe, entre le Covid, la guerre en Ukraine… Éprouvez-vous la même impression aujourd’hui ?

Frère A. C. : Ce n’est pas une impression, c’est une évidence. La catastrophe écologique est de plus en plus sensible, même si l’on a réussi à ne pas en parler tout au long d’une campagne électorale, et la guerre est de retour en Europe. Tout cela contribue à ajouter de l’inquiétude, une illisibilité dans une situation incertaine.

Est-ce l’Apocalypse ? L’Évangile ne nous donne aucun calendrier de fin des temps. Jésus nous dit qu’on ne connaît pas le jour et l’heure. Les prophètes de malheurs qui disent scruter les signes pour savoir si nous sommes à la fin des temps ne peuvent pas être pris au sérieux par les chrétiens.

En revanche, les discours apocalyptiques dans les Écritures disent que la venue du Christ a créé dans le monde des tensions, que le péché de l’homme peut conduire le monde à sa perte. Mais ces mêmes discours apocalyptiques nous disent que Dieu est vainqueur du mal, d’une victoire qui n’est pas mondaine. Cette victoire ne sera pas simplement le fait qu’on sauvegarde la planète, mais bien que le règne de Dieu arrive – ce qui n’est pas incompatible.

Quel est-il, ce règne de Dieu ?

Frère A. C. : Le royaume de Dieu est au cœur de la prédication de Jésus. Il en parle d’une façon toujours un peu mystérieuse, à travers des paraboles. Ce Royaume n’est pas, comme on le croyait de son temps, un nouvel ordre politique, mais la victoire de l’amour de Dieu. Ce Royaume va venir. Il est déjà à l’œuvre dans le monde, il grandit, et il finira par l’emporter. Les premiers signes en sont les saints, les célèbres mais aussi ceux qu’on a la chance de croiser au quotidien et qui y reflètent cet amour de Dieu plus fort que la mort.

Vous pouvez en donner des exemples ?

Frère A. C. : Inutile de chercher de grands signes cosmiques du Royaume qui vient. Il vient au contraire dans la modestie, comme la veuve donnant deux piécettes au Temple dont Jésus fait l’éloge (Marc 12, 41-44). C’est le dévouement que l’on peut voir autour de soi, des personnes qui ne sont pas là en train de vivre pour elles-mêmes mais qui acceptent de donner leur temps, leur patience, pour prendre soin les uns des autres, dans un monde qu’on croit définitivement égoïste.

Je suis aussi fasciné par un certain nombre de jeunes que je rencontre. Alors même que l’on entend des discours catastrophistes sur un effondrement moral, je constate chez eux l’envie de bien faire, de mener une vie qui a du sens, qui va vers le bien. Je crois que les discours cyniques, désabusés, existent, bien sûr, mais restent superficiels. Et que le désir de Dieu, qu’on l’appelle comme ça ou pas, est toujours présent au cœur de l’homme.

Un auteur de spiritualité

Né en 1982 à Paris, entré dans l’ordre dominicain en 2006, Adrien Candiard est l’auteur de plusieurs textes de spiritualité.

Les Éditions du Cerf publient la plupart des textes de sa plume :Veilleur, où en est la nuit ?. Petit traité de l’espérance à l’usage des contemporains (2016) ; Quand tu étais sous le figuier… Propos intempestifs sur la vie chrétienne (2017) ; À Philémon. Réflexions sur la liberté chrétienne (2019) ; Quelques mots avant l’Apocalypse. Lire l’Évangile en temps de crise (2022).

En 2023 paraît, à partir de sa thèse de doctorat, l’ouvrage Le Dieu immédiat (Cerf) sur la pensée du théologien musulman médiéval Ibn Taymiyya.

Dernières publications en date :Sur la montagne. L’aspérité et la grâce, est paru au Cerf en 2023, et Akedia. Le diable au désert, en février 2024.

(1) Cerf, 132 p., 12 €.



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