Le webtoon, la BD numérique qui renoue avec l’art du feuilleton



Iris est ravie. Jeune fille pétillante de « 14 ans et demi », elle va pouvoir apercevoir ce week-end au salon Japan Expo (1), près de Paris, « Sleepy-C », la dessinatrice principale de Lecteur omniscient. Ce récit d’action apocalyptique est l’un de 30 webtoons qu’Iris suit assidûment. Grande lectrice de romans de science-fiction et de mangas d’énigmes, elle est devenue accro il y a deux ans à ces bandes dessinées numériques qui connaissent un succès fulgurant. Né en Corée du Sud au début des années 2000, le webtoon, mot-valise associant le Web et le cartoon, est un format de récit graphique conçu pour être lu sur mobile, en faisant défiler verticalement les cases sur son écran.

«J’aime les webtoons parce qu’il y a beaucoup de genres (comédies, drames, thriller, action, romance…) et que les histoires ont beaucoup de rebondissements, les dessins sont parfois jolis. Et c’est gratuit! », explique Iris, qui résume bien les ingrédients du succès de ces BD numériques toutes déclinées en séries.

«En bande dessinée, l’action critique qui cherche à accrocher le lecteur se produit en fin d’album, dans le manga, c’est en fin de chapitre, et avec le webtoon, au bas de l’écran, schématise Thomas Sirdey, cocréateur de Japan Expo. Cette évolution accentue le suspense et l’intensité dramatique.» Une évolution qu’on pourrait aussi qualifier de retour, puisque les Coréens n’ont fait qu’appliquer la recette du roman-feuilleton du XIXe siècle, en la mâtinant d’une indéniable inventivité graphique.

« On réinvente “Les Feux de l’amour”, ni en mieux ni en moins bon »

Mais n’est pas Dumas qui veut… La qualité moyenne des webtoons laisse parfois à désirer : les genres les plus en vogue, romance et fantaisie héroïque (ou le mélange des deux), sont souvent truffés de clichés. « Des histoires à l’eau de rose comme celles que lisaient ma mère et ma grand-mère, sourit, beau joueur, Éloi Morterol, éditeur chez Webtoon Factory, filiale de Dupuis. On réinvente Les Feux de l’amour, ni en mieux ni en moins bon. » Une maladresse due à la jeunesse d’auteurs peu expérimentés, souvent repérés en ligne, et à un mode de production intensif destiné à répondre à une consommation rapide et sur plusieurs supports.

« L’immense majorité des webtoons est adaptée de “webnovels”, romans légers et divertissants publiés en ligne sur des sites édités par les mêmes groupes de publication qui ont ainsi constitué tout un écosystème », analyse Éloi Morterol. C’est le cas du plus gros succès du webtoon, Solo Leveling, une série de fantaisie noire, déclinée aussi en série télé, jeu vidéo et… albums en papier, écoulés en France à plus d’un million d’exemplaires !

Standardisation

De quoi aiguiser l’appétit des éditeurs tricolores, même si beaucoup s’y sont cassé les dents, comme Delcourt qui a fermé sa plateforme l’an dernier ou le géant coréen Piccoma, qui a annoncé en mai tirer le rideau sur son site français, dont le bassin de lecteurs n’était pas suffisant pour être rentable. Avec 2 millions d’utilisateurs en France, le coréen Webtoon, leader mondial du secteur qui vient d’entrer en Bourse à Wall Street avec une valorisation à 2,5 milliards d’euros, a les épaules plus solides pour soutenir un modèle essentiellement gratuit (avec quelques pubs et des forfaits pour lire une série d’une traite).

Essentiellement constitué d’œuvres coréennes, le catalogue de Webtoon France pâtit d’une forme de standardisation propre aux productions destinées à être lues à l’international. Afin de lutter contre cela, la plateforme compte sur « son ADN : la section destinée aux publications d’amateurs où sont dénichés de nouveaux talents français qui n’osaient pas forcément proposer des projets aux éditeurs de BD », avance Émilie Coudrat, responsable du développement de Webtoon France.

De même chez Dupuis, éditeur de Spirou, qui a eu « l’envie de faire émerger du webtoon à l’européenne avec des pattes graphiques plus variées », détaille Éloi Morterol, qui vante Les Combats invisibles, série sur le harcèlement scolaire également publiée en albums physiques. La preuve selon l’éditeur d’une « heureuse complémentarité » entre numérique et papier, à l’heure où beaucoup s’interrogent sur la menace que pourrait faire peser le webtoon sur le manga et les bandes dessinées en papier.

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Un instrument de « soft power »

Les lecteurs ont le plus souvent entre 15 et 25 ans, et ce sont majoritairement des femmes (à 60 %), selon les chiffres de Webtoon France.

Le chiffre d’affaires mondial du webtoon était de 1,2 milliard d’euros en 2021 (+ 64,6 % vs. 2020). Ce marché pourrait représenter de 30 à 40 milliards d’euros au niveau mondial d’ici cinq à dix ans, selon une étude de 2023 du cabinet de conseil BearingPoint.

Le webtoon est l’une des composantes culturelles de la hallyu, littéralement « vague coréenne », qui comprend aussi la musique K-pop (Korean pop), les séries de K-Drama, que la Corée du Sud promeut à l’international, comme instruments de « soft power » destinés à faire fructifier ses industries créatives et attirer davantage de touristes sur son territoire.



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