les graines de la liberté de Mohammad Rasoulof



Les graines du figuier sauvage ****

de Mohammad Rasoulof

film iranien, 2 h 46

Les graines de ce figuier qui produisent des ramures enserrant le tronc de l’arbre hôte, ce sont celles de la liberté plantées en Iran en 2022 par le mouvement Femme, Vie, Liberté. Et en prenant le chemin de l’exil pour venir présenter ce film au Festival de Cannes, le réalisateur Mohammad Rasoulof, affirme avec clarté sa foi en la nouvelle génération qui a défilé dans les rues de Téhéran et son espoir de voir advenir un jour des changements dans son pays. Cette œuvre forte, noire, dense est sans doute la plus politique et la plus engagée de son auteur et a fait l’effet d’un électrochoc au dernier jour de la compétition.

Depuis La vie sur l’eau en 2005 qui l’a fait connaître à l’international, le cinéaste n’a cessé dans ses films, tournés la plupart clandestinement, de dépeindre les maux de son pays – misère, violence, corruption, peine de mort – dans une critique à peine voilée du régime iranien et à travers des personnages prisonniers de dilemmes moraux (Un homme intègre, Le diable n’existe pas). Il le fait cette fois frontalement avec ce drame familial se déroulant dans le contexte des protestations de l’automne 2022, les images de celles-ci filmées par des milliers de téléphones portables et partagés sur les réseaux sociaux servant de fil conducteur au récit.

Le visage odieux de la répression

Iman, un juge qui a « toujours fait son travail honnêtement », vient d’être nommé enquêteur dans un tribunal révolutionnaire – ceux qui jugent les crimes contre la sécurité nationale – lorsque commence le mouvement. Ce qui s’annonçait comme une belle promotion, avec augmentation de salaire et appartement de fonction à la clé, va très vite se transformer en cauchemar pour ce père de famille sans histoires.

Alors qu’il se voit contraint de signer des mandats d’exécution à la chaîne, il est confronté au regard de ses deux filles — Rezvan et Sana – qui approuvent secrètement les manifestations et viennent même en aide à une de leur camarade. Lorsque le revolver qui servait à le protéger disparaît du tiroir de sa table de nuit, ses soupçons se portent immédiatement sur les membres de sa famille. Iman est alors prêt à tout pour obtenir la vérité et démasquer le coupable.

De l’étroit appartement de Téhéran à la maison villageoise où ils partent se réfugier pour échapper aux menaces, la terreur que fait régner Iman sur ses proches est glaçante. Et ce huis clos asphyxiant devient alors la métaphore de la politique de tout un pays.

Méfiance, suspicion, paranoïa s’emparent du père de famille qui revêt le visage odieux de la répression, loin de l’homme enjoué et rieur des films de vacances retrouvés par sa fille. Le pouvoir des images et la façon dont elles circulent sont d’ailleurs au cœur de ce thriller politique et familial aux tonalités extrêmement sombres.

A la splendeur des images d’une nature où l’homme parvenait à trouver refuge dans Le diable n’existe pas, succèdent les teintes monochromes d’un paysage sans vie comme celles de ce village troglodyte de l’incroyable scène finale. C’est qu’entretemps, Mohammad Rasoulof, condamné depuis 2010 pour « collusion contre la sécurité nationale » a été incarcéré dans la terrible prison d’Evin aux côtés d’un autre cinéaste iranien, Jafar Panahi, et a fait les frais du durcissement du ton du régime à l’égard des artistes. Comme son confrère avant lui, il s’est résolu à contrecœur à prendre le chemin de l’exil, tout en espérant que les graines de ce figuier sauvage fleuriront un jour.



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