« Les petits calculs d’Emmanuel Macron, un pari à haut risque »



Coup de tonnerre, coup de poker… les titres de la presse de ce lundi traduisaient bien le choc unanime de la presse devant le pari « très risqué » d’Emmanuel Macron, à savoir la dissolution de l’Assemblée nationale suite à la claque électorale infligée par les Français lors les Européennes.

Il serait (trop) facile de présenter cet appel aux urnes comme une réaction d’orgueil d’un président qui n’en a que trop montré depuis son élection en 2017 – après tout, le coup de sang, le coup d’éclat permanent font partie de l’ADN du président, et cette dissolution apparaît comme un défi ultime lancé aux Français : celui de porter au pouvoir l’épouvantail Marine Le Pen.

Le coup de théâtre est tellement énorme qu’il pourrait un jour inspirer un film pour Hollywood, en mal d’inspiration des derniers temps… Mais au-delà de l’émotion que ce choix suscite – à juste titre, il y a aussi des calculs politiques qu’il faut désormais analyser à froid pour nous permettre d’envisager l’avenir avec un peu plus de sérénité.

Reprendre la main

Pour Emmanuel Macron il s’agit avant tout de reprendre la main, dans un contexte où sa légitimité est ébranlée comme jamais. Certes, il est le président en place, et cela personne ne le conteste. Mais il est aussi un leader politique qui a essuyé un revers majeur lors d’une échéance électorale, ce qui fragilise sa position à l’intérieur d’une majorité qui se délite. Sans base solide, sans tissu d’élus locaux capables de projeter l’avenir du mouvement sur les territoires et dans le long terme, la Macronie, qui commençait déjà à se dilater, menace de se déliter – et ce d’autant plus que l’appui présidentiel n’est plus d’aucune utilité pour servir les ambitions des uns et des autres.

Emmanuel Macron dissout donc l’Assemblée pour éviter de devenir un président « canard boiteux », comme on le dit aux États-Unis, à savoir de plus en plus isolé et déconnecté d’une vie politique qui va forcément commencer à envisager l’après-Macron. La dissolution est donc aussi un moyen de retarder l’inéluctable.

Mobiliser le « Front républicain »

L’autre calcul, nous le connaissons : Emmanuel Macron prend un gros risque en espérant que, peut-être encore cette fois-ci, le fameux « front républicain » permettra d’éviter une majorité Rassemblement national. Probablement pas au premier tour, qui risque de se transformer en Bérézina pour le camp présidentiel, mais peut-être au second, où l’Élysée espère que gauche et centre-droit pourront s’unir pour faire barrage au Rassemblement national, comme ils l’avaient fait pour les Régionales de 2015, empêchant ce qui était alors le FN d’obtenir la moindre région.

Le pari est néanmoins beaucoup plus risqué qu’il y a neuf ans, dans la mesure où Marine Le Pen s’est très largement normalisée, et où le bloc « républicain » s’est effrité à force d’y faire appel. « Qui a peur de Marine Le Pen ? » est la question que le clan Macron veut poser aux Français. Il n’est pas tout à fait impossible que ces derniers lui répondent : « plus personne ». Après tout, les dynamiteurs centristes de ces dernières années ont tous amené la poussée populiste à son paroxysme : huit années d’Obama aux États-Unis nous ont donné Trump, et le gouvernement de Matteo Renzi en Italie a été suivi de celui de Salvini et du Mouvement cinq étoiles.

Un calcul intelligent

Reste donc l’impensable, ou tout du moins ce qui semblait l’être jusqu’à dimanche soir : une victoire électorale de Marine Le Pen. D’une certaine manière, c’est aussi pour nous mettre, en tant que citoyens, face à cette perspective que le Président a dissous l’Assemblée. Mais le risque d’une victoire Lepéniste est aussi un calcul de la Macronie, peut-être le plus intelligent d’ailleurs.

En effet, Emmanuel Macron anticipe une victoire à venir du RN – qu’elle ait lieu en 2024, en 2027, ou plus tard, finalement peu importe. En assumant le risque d’une défaite électorale, le Président sait également qu’un gouvernement mené par Marine Le Pen restera sous surveillance : celle d’un Président, qui reprendra son rôle premier de garant et gardien des institutions, un rôle que le Président italien Sergio Mattarella a joué avec brio lors du gouvernement populiste Salvini-Cinq étoiles en 2018-2019.

En cas de victoire du RN aux législatives, deux scénarios s’imposent donc : le premier est celui d’une Marine Le Pen peu préparé aux affaires, et qui butera sur les difficultés de l’exercice du pouvoir, explosant en vol comme l’a fait à deux reprises l’extrême droite autrichienne (FPÖ, en 2000-2002 puis en 2017-2019), et qui amènerait à une défaite en 2027.

La « romanisation des barbares »

Mais il est peut-être un autre calcul qui pourrait avoir encore plus de conséquences sur l’avenir politique du pays : la conversion de Marine Le Pen à l’establishment politique ou, comme le disent si bien les Italiens, le processus de « Romanisation des barbares ».

Calculons donc : si le RN accède au pouvoir, est confronté aux réalités et à un establishment plus que méfiant, sa seule vraie chance de succès est celle de la cooptation dans le système, du travail avec les hauts fonctionnaires que les « historiques » du parti de Marine Le Pen détestent profondément. Ce calcul est probablement le plus risqué, mais s’il venait à se réaliser, il serait peut-être le plus grand « coup » d’Emmanuel Macron : un passage du RN et de Marine Le Pen du populisme au post-populisme, du rejet du système à la normalité.

Peut-on donc rêver d’un « happy end », même en cas de victoire du RN ? Marine Le Pen et Emmanuel Macron dépendent l’un de l’autre dans la mesure où tous deux se nourrissent du clivage populistes-establishment, là où le reste de l’Europe s’en détache pour revenir à une opposition post-populiste entre la droite et la gauche. Il n’est donc pas certain que les petits calculs du président Macron puissent empêcher le pire, tout du moins pour lui.



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