« Moralement, il existe toujours une alternative à la mort en masse d’enfants et de civils »


Les massacres du 7 octobre commis en Israël par les brigades du Hamas et du Jihad islamique et la brutalité inouïe de leur mode d’exécution ont produit un effet d’horreur et de sidération que nos générations d’après-guerre n’avaient jusque-là connu qu’en lisant des livres d’histoire. Pendant quelques jours, quelques semaines, nous fûmes tous hébétés, sans mots, sans pensées, seulement ravagés de douleur, de terreur, et parfois stupéfaits devant les premiers signes d’une flambée d’antisémitisme là où l’on attendait empathie et solidarité.

Mais, depuis près de deux mois, la réponse de l’armée israélienne a commencé, et elle est épouvantable. Déjà au moins 15 000 morts, dont plus de 5 000 enfants, sans doute bien davantage, tant il est impossible de dénombrer toutes les victimes ensevelies sous les gravats, et sans compter les blessés, les traumatisés, les affamés. En moins de deux mois, Israël a tué au moins vingt fois plus d’enfants que le Hamas n’en avait tués ou kidnappés le 7 octobre.

La reprise de l’offensive laisse envisager un obituaire bien plus important encore. Ne parlons ni de pogrom pour le 7 octobre ni de génocide pour l’offensive en cours, mots-épouvante qui brouillent tout. Tentons plutôt un simple calcul macabre : si l’on s’en tient aux seuls chiffres de l’armée israélienne, les Brigades Al-Qassam et leurs alliés étant estimés à peu près à 30 000 hommes, s’il a fallu tuer plus de 5 000 enfants et 10 000 civils pour tuer 5 000 combattants, il faudra au minimum tuer 60 000 civils dont 30 000 enfants pour « éradiquer » les forces du Hamas, si seulement cela a un sens.

Etat voyou

Mais ne parlons pas en termes de réalisme, seulement en termes de justice. Vouloir mettre hors d’état de nuire le Hamas et ses alliés après le massacre du 7 octobre est-il juste ? Absolument. Etre prêt à le faire au prix d’au moins 60 000 civils dont 30 000 enfants est-il encore juste ? En aucune manière. Aucun Etat, aucune société ne peut fonder sa sécurité ou user de son légitime droit à se défendre à un tel prix connu d’avance. Sauf à mériter d’être inscrit pour longtemps au rang d’Etat voyou et de société de voyous.

Le choc du 7 octobre est passé. Pas le deuil ni la douleur, mais le choc qui empêche de penser. Il est grand temps que tous les juifs de gauche, que tous les juifs tout court qui ont gardé une certaine idée de ce que Nietzsche appelait « le grand style dans la morale » (Par-delà le bien et le mal, « Ce que l’Europe doit aux juifs », 1886), manifestent leur condamnation la plus vive d’un calcul aussi sanglant. On a assez demandé aux musulmans du monde entier de s’écrier « Not in my name » après chaque attentat islamiste depuis le 11 septembre 2001. Il est plus que temps qu’une majorité de juifs s’écrient à leur tour « Not in my name » face aux violences sans nom que subit depuis près de deux mois la population gazaouie, tout particulièrement les enfants.

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