Naïs, la Provence de Pagnol sur les planches


CRITIQUE – Thierry Harcourt met en scène le film de l’écrivain en respectant sa volonté de ne pas tomber dans le misérabilisme. Émouvant.

Si les murs de pierres jaunies par le soleil et le temps pouvaient parler… Insouciante, la belle Naïs (Marie Wauquier) danse et fredonne des chansons romantiques. La jeune paysanne rêve de Frédéric Rostaing (Kevin Coquard), coureur de jupons et fils du propriétaire de la ferme où travaille son père, l’autoritaire Micoulin (Patrick Zard). Très courtisée, elle est aimée en secret par Toine, un valet bossu, son ami d’enfance et confident (Arthur Cachia, formidable). Mais son paternel entend la garder pour lui. Sans surprise, Naïs cède aux paroles enjôleuses de Frédéric et devient sa « maîtresse des vacances ». Micoulin nourrit le projet de l’assassiner.

Pour les 50 ans de la disparition de Marcel Pagnol, le 18 avril 1974, Thierry Harcourt revisite son film Naïs (1945) en s’appuyant sur l’adaptation du scénario signée Arthur Cachia. L’écrivain provençal et son complice Raymond Leboursier avaient transposé la nouvelle d’Émile Zola Naïs Micoulin (1883) à l’écran. Fernandel endossait le rôle de Toine, et Jacqueline, la femme de Pagnol, la robe de l’héroïne.

Sur scène – seul un escabeau en bois sur le plateau du Lucernaire -, Arthur Cachia lui succède avec talent et sans misérabilisme, respectant la volonté de Pagnol qui ne voulait pas montrer un personnage susceptible d’attirer la moquerie. « Les petits bossus sont de petits anges qui cachent leurs ailes sous leur pardessus », chante la grand-mère de Toine.

Puissant et émouvant

Si la poésie qu’il injectait dans son œuvre est omniprésente, il y a aussi la noirceur et le déterminisme propres à l’auteur de Gervaise. Pris au piège de leurs états d’âme contrastés, les protagonistes ne s’en sortiront pas sans séquelles, mais la fin est moins pessimiste que chez Zola. « Il est ici question d’amour, de ressentiments, de classe sociale et de la violence quotidienne soit-elle physique (le père et sa fille) ou morale (un homme handicapé). Comme dans toute œuvre classique, la pièce comporte une intemporalité fascinante », écrit Thierry Harcourt qui situe l’histoire dans les années 1970. Elle repose sur le jeu des comédiens.

Sous la férule bienveillante du metteur en scène de Pauvre Bitos, ils jouent leur partition avec conviction. Sous un soleil provençal et la musique discrète de Tazio Caputo, ils donnent le jour à un spectacle clair, puissant et émouvant. Naïs est le premier-né de leur compagnie, Les Fautes de frappe, créée en 2019. Lors de la première représentation au Lucernaire début mai, Nicolas et Louis-Laurent, les deux petits-fils de Marcel Pagnol, ont applaudi leur performance. Cet été, les festivaliers du off d’Avignon ne manqueront pas d’être conquis à leur tour.

Naïs, au Lucernaire (Paris 6e), jusqu’au 30 juin. Loc. : 01 45 44 57 34. Cet été à La Condition des Soies à Avignon (84).



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