“On est à l’aube d’un des plus grands scandales de pédophilie de France” : d’anciens élèves de Notre-Dame de Bétharram témoignent


Par le nombre d’agresseurs et de victimes présumés, ce serait l’un des plus gros scandales pédophiles de l’histoire judiciaire française.
Des agressions et des viols auraient été commis à l’internat catholique Notre-Dame de Bétharram, dans les Pyrénées-Atlantiques, pendant plus de 30 ans.
Des dizaines de témoignages accablent aujourd’hui l’un des établissements catholiques les plus réputés en France.

C’est un établissement privé catholique situé entre Pau et Lourdes, l’institut Notre-Dame de Bétharram, contre lequel 90 anciens élèves partent en croisade. Au total, depuis le début de l’année, 76 plaintes ont été transmises au procureur de la République de Pau, qui a ouvert une enquête préliminaire le 1er février, pour des violences physiques et des agressions de nature sexuelle s’étalant sur presque quarante ans. “Sept à Huit” a recueilli les témoignages de certains d’entre eux, dans le reportage choc diffusé ce dimanche 9 juin sur TF1, à voir ou revoir dans la vidéo en tête de cet article.

L’affaire débute par une rencontre impromptue. En septembre dernier, alors qu’il se promène dans les environs de son ancien pensionnat des Pyrénées-Atlantiques, Alain Esquerre, 52 ans, se retrouve nez à nez avec le surveillant qui l’avait, affirme-t-il, agressé en 1985. “Je le croise dans la rue avec une classe d’enfants de 10 ans. Certains m’ont confirmé qu’il était bien leur surveillant de dortoir. Pour moi, cela a été un détonateur, de le voir encore là après tant d’années”, explique-t-il aujourd’hui. Dans les jours qui suivent, il crée un groupe sur Facebook : “Les anciens du collège et du lycée de Bétharram, victimes de l’institution”.

“Au départ, je n’axe mon action que sur les violences physiques, comme le tabassage en règle que j’ai subi, poursuit-il. Mais dès les premiers témoignages, on me parle d’attouchements par tel ou tel père, de fellations à l’âge de 9 ans… Et de fil en aiguille, je commence à rencontrer des victimes se disant détruites. Les bras m’en tombent. Les gens pleurent et s’effondrent, à 50 ou 60 ans, même des piliers de rugby.” Alain devient alors enquêteur, disséquant et répertoriant chaque témoignage pour classer méthodiquement agresseurs et agressions, avec un code couleur. 

“Ma grand-mère, très religieuse, me traitait de menteur”

Parmi tous les agresseurs présumés, un individu se distingue : le surveillant général de Bétharram dans les années 1970 et 1980, décrit comme une brute et un prédateur sexuel par une cinquantaine d’anciens élèves. Olivier en fait partie. Quand ce militaire quinquagénaire aux bras tatoués découvre le groupe Facebook, il trouve la force de raconter pour la première fois ce qu’il avait enfoui dans sa chair et sa mémoire depuis l’âge de 11 ans : les viols répétés que lui aurait imposés cet homme.

“Chaque nuit, du lundi au vendredi, on avait tous peur, parce qu’il faisait ses rondes, confie-t-il à TF1. Si on avait le malheur d’avoir chuchoté ne serait-ce qu’une ou deux secondes, il nous punissait. Je me rappelle avoir passé des heures à genoux au milieu de la nuit, en slip, en plein hiver. Si on bougeait, les coups pleuvaient. Et après, il m’amenait à l’infirmerie pour me soigner, en me disant : ‘Tu as vu ce que tu m’as obligé à faire ?’ Ensuite, je me retrouvais sur ses genoux, il m’embrassait de force. Je me souviendrai toute ma vie de sa bouche, de sa moustache, de ce qui durcissait entre ses jambes. En ce qui me concerne, il n’a jamais été plus loin que des baisers forcés et des fellations. Quand je rentrais le week-end et que je disais qu’on m’embrassait de force sur le zizi, ma grand-mère, très religieuse, me traitait de menteur.” Cela aurait duré deux ans, de 1982 à 1984.

Ce surveillant général aurait ensuite continué à sévir. Au moins cinq anciens pensionnaires, avec qui “Sept à Huit” a échangé, assurent avoir subi des actes similaires en 1988. L’un d’eux, Étienne (son prénom a été modifié), réussira, lui, à le dénoncer, poussant le surveillant à quitter discrètement l’établissement, semble-t-il protégé par le directeur de l’époque, le père Carricard. Et pour cause : ce dernier, en poste de 1975 à 1981 puis de 1988 à 1994, est également accusé de pédophilie par au moins 19 anciens élèves. L’un d’eux, Franck, dénonce des faits datant aussi de 1988, quand il avait 11 ans : des masturbations régulières, tôt le matin devant son lit, et un viol commis le jour de l’enterrement de son père.

“Le matin, il est venu me réveiller quand tout le monde dormait encore, raconte-t-il. Il m’amène dans une salle de bain au sous-sol et me propose de me laver. Moi, comme j’étais sous le choc de la mort de mon père, je suis resté inerte comme une poupée. Il s’est déshabillé. Là, il a essayé de me prendre par derrière mais n’a pas réussi. Alors il m’a retourné violemment et il m’a mis son sexe dans la bouche… C’est dur, je vis avec ça depuis des années. C’est comme ça, c’est la vie…”

La vie de Franck bascule. “Il est devenu violent, il cassait tout. Des fois il se mettait à pleurer et quand je lui demandais pourquoi, il me répondait que je le saurais peut-être un jour. Mais je ne voyais pas clair. Je m’en veux”, confesse sa mère aujourd’hui. Son fils, diagnostiqué psychotique quelques années plus tard, est arrêté à 21 ans pour exhibitionnisme. C’est lors de son audition par la police, ce jour-là, qu’il vide son sac pour la première fois, avant de porter plainte.

Mis en examen dans la foulée, le père Carricard nie, puis est remis en liberté. Un an plus tard, lorsqu’une seconde victime porte plainte, il se suicide en se jetant dans un fleuve au Vatican, échappant ainsi à la justice des hommes. La première enquête sur Bétharram s’arrête net, laissant Franck brisé. “Les tentatives de suicide, les scarifications, les violences, les vols, la psychiatrie, la prison… Heureusement que j’ai un traitement depuis des années, sinon j’aurais tué quelqu’un ou je serais mort”, affirme-t-il.

“J’étais sévère, mais c’est tout”

Le surveillant général, que Franck avait aussi dénoncé à l’époque, a, lui, pris sa retraite en 2018. Il vit désormais sur la côte Atlantique, où “Sept à Huit” l’a retrouvé. “Alors moi, des abus sexuels, certainement pas, réagit-il, sans se savoir filmé en caméra discrète (il a refusé nos demandes d’interview, ndlr). C’est vrai qu’à l’époque, j’étais sévère, mais c’est tout. C’était une époque. Les parents savaient très bien que c’était un établissement sévère. Je vous promets que ces accusations sont totalement fausses. Peut-être qu’on m’a reproché d’avoir donné une claque, mais je refuse de parler de fellation, ça me dégoûte.”

Ceux qui l’accusent sont auditionnés un à un, depuis janvier, par la gendarmerie de Nay (Pyrénées-Atlantiques), bien que les faits pourraient être prescrits. Alain Esquerre, devenu porte-parole du collectif de victimes, espère, de son côté, que l’autre surveillant, qu’il avait croisé par hasard et toujours en poste il y a cinq mois, sera poursuivi. Lui aussi serait un violeur en série, accusé par au moins huit élèves pour des faits datant des années 1980. “On est à l’aube d’un des plus grands scandales de pédophilie que la France a connus, lâche le lanceur d’alerte. Comment cela a-t-il pu durer pendant autant de temps sans que personne ne se lève pour dénoncer ?” Au total, 21 personnes sont visées par ces plaintes, dont une dizaine sont encore vivantes.


Hamza HIZZIR | Reportage “Sept à Huit” Laura Dona, Manon Descoubès



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