Quarante après sa mort, des écrits de Michel Foucault sur le christianisme encore inédits



« J’ai peur que ça ennuie les gens ». Par ce jugement laconique, Michel Foucault met fin à son cours au Collège de France sur le christianisme, à la fin de l’année 1980. Une partie de ce cours méconnu a été redécouverte en 2018 avec la publication des Aveux de la chair, quatrième tome d’Histoire de la sexualité qui, entre le biopouvoir (1) et le néolibéralisme, porte… sur la pénitence ou le baptême.

Cependant, aujourd’hui encore, certains des textes du célèbre philosophe athée sur le christianisme sont toujours inédits, notamment sur l’âge de la Réforme, qui auraient dû constituer un autre tome d’Histoire de la sexualité (initialement parue en trois tomes entre 1976 et 1984), telle qu’il l’avait d’abord conçue au début des années 1970. Le 10 juin dernier, un colloque aux Bernardins faisait le point sur ce qu’on sait de cette œuvre, inventoriée et étudiée depuis que la Bibliothèque nationale de France a acquis l’intégralité des archives privées de Foucault en 2013.

Une interprétation inattendue des Pères de l’Église

Michel Foucault s’est ainsi penché sur les textes des Pères de l’Église, ces grandes figures intellectuelles et spirituelles des premiers siècles du christianisme, pour en dégager une interprétation inattendue, selon le philosophe Philippe Chevallier (2). Inattendue d’abord par le choix du corpus, puisque Foucault s’intéresse aux textes pastoraux réputés mineurs, et non aux grands textes doctrinaux, pour analyser les implications pratiques des controverses théologiques, avant que des solutions soient institutionnalisées. Inattendue ensuite par les conclusions qu’il en tire : le christianisme propose, selon lui, un nouveau « régime de vérité », en tant que « religion du Salut dans la non-perfection ».

C’est en étudiant le problème des lapsi au IIe siècle, c’est-à-dire ceux qui ont renié le christianisme pendant les persécutions et qui souhaitent ensuite y revenir, que Foucault croit déceler l’originalité chrétienne. Selon lui, alors que dans l’ancien schéma grec de l’illumination, l’accès à la vérité est total et irréversible, le christianisme pense la « répétition de la faute dans l’irréversibilité du rapport à la vérité », explique Philippe Chevallier. Le monde grec connaît déjà la faute, dépeinte dans la tragédie ; la nouveauté chrétienne consiste alors en la possibilité de la rechute même après le baptême – l’équivalent de l’illumination pour le sage grec. Salut et imperfection ne s’opposent plus, ce qui suppose cependant que le croyant soit aidé par un tiers – l’Église – qui lui enseigne les « techniques de salut », selon l’expression de Foucault. Une voie non-élitiste, qui a pour conséquence la mise en place d’un « gouvernement des âmes ».

Une œuvre encore à découvrir

Le travail de Foucault sur le christianisme ne se réduit cependant pas à son analyse de la période des Pères de l’Église, qui est de mieux en mieux connue (3). Quarante ans après sa mort – le 25 juin 1984 –, Arianna Sforzini, qui a dressé l’inventaire des archives du philosophe, recense encore de nombreux inédits du philosophe – des écrits issus du projet de cours avorté en 1980, qui portent sur la période de la Réforme, et plus largement du XVe au XVIIIe siècle.

Foucault y poursuit son étude de l’émergence de la subjectivité, conformément à son projet de mettre à jour l’histoire des modalités du dire vrai sur soi-même. Un sujet dont il est véritablement l’inventeur, et qui n’a pas fini de susciter l’intérêt des spécialistes, comme le montre notamment le congrès mondial commémoratif durant ce mois de juin, avec des événements scientifiques organisés dans des universités aux quatre coins du monde.

(1) Ce type de pouvoir s’exerce sur la vie des êtres humains, en tant qu’individus ou population, par un État ou une religion.

(2) Auteur de Michel Foucault et le christianisme (ENS Éditions, 2024).

(3) Voir notamment l’ouvrage collectif Foucault, les Pères, le sexe : Autour des Aveux de la chair (Éditions de la Sorbonne, 2022).



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