Spoliés sous l’Occupation, un Renoir et un Sisley ont retrouvé leurs propriétaires



Sous les plafonds dorés du salon du ministère de la culture, rue de Valois à Paris, deux toiles sont fièrement installées sur des chevalets. L’une est signée d’Alfred Sisley, l’autre d’Auguste Renoir. Toutes deux sont réunies ici, ce jeudi 16 mai, devant une assemblée composée de politiques, experts et responsables de missions culturelles. Une famille est aussi installée au premier rang, rapidement invitée à rejoindre l’estrade au côté de la ministre de la culture, Rachida Dati. Elle s’apprête à remettre ces toiles aux ayants droit d’un galeriste juif spolié par les nazis sous l’Occupation.

« Ces deux tableaux sont devenus malgré eux les traces de la persécution et les preuves de l’injustice, déclare Rachida Dati. Aujourd’hui, nous faisons preuve d’un acte de réparation et cela débute en nommant le propriétaire de ces tableaux. » Né en 1889, Grégoire Schusterman est issue d’une famille juive et a grandi à Vinnytsa, ville de l’Empire russe. En 1923, il s’installe en France et se lance dans le commerce de l’art en achetant des œuvres de grands peintres, dont celles de Pablo Picasso et Camille Pissarro. Dix ans plus tard, il ouvre sa propre galerie avenue Kléber, qu’il quitte sept ans plus tard dès l’installation, sur le trottoir d’en face, du commandement militaire allemand au sein de l’hôtel Majestic. C’est alors qu’il commence à vendre ses œuvres pour pouvoir se réfugier dans la zone non occupée au sud de la France.

Deux œuvres acquises par une galeriste allemande

Parmi ces ventes expresses, les Cariatides d’Auguste Renoir, un nu féminin réalisé en trompe-l’oeil, et Les Péniches d’Alfred Sisley, représente un avant-port d’une ville française, lieu apprécié du peintre pour son activité ouvrière et les jeux de lumière sur les flots. Les deux œuvres sont acquises par Maria Gillhausen, une galeriste travaillant en lien avec des courtiers actifs auprès de musées allemands. La toile d’Alfred Sisley, d’abord vendue au marchand d’art Raphaël Gérard en mars 1941, finit, comme celle de Renoir, entre ses mains.

Après la guerre, le Renoir est transporté au Central Collecting Point (point de rassemblement des œuvres) de Munich, tandis que le Sisley rejoint celui de Baden-Baden, avant d’être rapatriés tous les deux en France. En 1950, ces peintures, sélectionnées parmi les 15 000 dernières œuvres revenues d’Allemagne et non restituées, obtiennent le label « Musées nationaux récupération » (MNR). Confiées dans un premier temps à la garde du Louvre puis d’Orsay, Les Péniches d’Alfred Sisley rejoignent les collections du musée de Dieppe en 1954, et les Cariatides, le musée Renoir de Cagnes-sur-Mer en 1995.

Ventes forcées

Ces deux tableaux ont fait l’objet d’une demande de restitution en 2022, par les ayants droit de Grégoire Schusterman, aidés de la chercheuse et historienne Hélène Ivanoff. Demande approuvée un an plus tard par la Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliations (CIVS), considérant que « Grégoire Schusterman avait dû vendre les deux tableaux en raison des persécutions antisémites, pour fuir Paris et subsister pendant la guerre. »

Une restitution qui n’aurait pas eu lieu il y a quelques années et qui illustre l’évolution du regard sur les ventes forcées durant la seconde guerre mondiale, reconnaît David Zivie, qui dirige la Mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés entre 1933 et 1945 (M2RS) : « Les ventes forcées sont aujourd’hui reconnues comme des spoliations, argumente-t-il, même si elles se situent dans une zone grise, entre le pillage des Allemands et la confiscation par le régime de Vichy. Et même un marchand peut être contraint de vendre. »



Lien des sources