sur le chantier, dans la dernière ligne droite



« Bruno, tu vas garer ton camion en zone, le levage se fera en P9. » Lundi 4 décembre, 7 h 30. L’aube ne perce pas l’épais manteau de nuages qui recouvre Paris, et la journée s’annonce difficile avec des rafales de vent attendues à près de 9 mètres par seconde. Des conditions météo qui condamnent les grues mobiles au service minimum mais n’entament ni l’énergie ni la bonne humeur de Davy Bemba-Matondo. Comme tous les matins, l’ingénieur entouré de chefs de chantier, de grutiers ou de nacellistes, dirige la « cellule d’adéquation des moyens de levage ».

C’est la réunion où toutes les opérations quotidiennes sont méticuleusement planifiées et coordonnées. Sur un mur, un vaste croquis de la zone est progressivement rempli d’indications, de sigles et de chiffres. En face, sur l’écran « système anticollision », une vue du chantier en 3D, des données météorologiques en temps réel et des images retransmises par les caméras embarquées pour suivre les manœuvres en direct.

À un an de la réouverture de la cathédrale de Paris, le 8 décembre 2024, c’est une véritable fourmilière qui s’active avec environ 500 professionnels et six engins élévateurs dont l’une des plus hautes grues d’Europe, « GT1 » et ses 80 mètres de hauteur, qui peut lever des charges allant jusqu’à 25 tonnes.

À la moindre collision, ce serait le drame. « Chaque matin, la réunion permet d’anticiper et d’absorber la charge de stress », explique Davy Bemba-Matondo. Ramazan Duyar, grutier, confirme : « C’est exceptionnel, les conditions de travail sur ce chantier. Avec les caméras, la présence de chefs de manœuvre au sol, on ne se prend pas la tête. » Pour Philippe Jost, président de l’établissement public Rebâtir Notre-Dame de Paris, la cellule d’adéquation est le reflet d’une organisation où tout se joue sur la planification et la coordination de plus de 250 entreprises. Et de fait, l’entreprise hors norme avance bien.

Dans le ciel de Paris, à 85 mètres du sol

Depuis quelques jours, la flèche s’élève dans le ciel d’automne. Ce lundi, à près de 85 mètres du sol, des ouvriers peaufinent l’incroyable échafaudage de 600 tonnes, alors que des charpentiers jouent leur partition à coups de scies et de marteaux. « On a élevé l’échafaudage progressivement en laissant un espace central suffisamment large pour pouvoir amener et agencer les pièces de chêne, explique Pierre Maire, 28 ans, conducteur de travaux pour Europe Échafaudage. Puis on resserre la structure au plus près de l’aiguille pour que les charpentiers puissent terminer la fixation. Ensuite ce sera le tour des couvreurs et seulement après on commencera le démontage. »

Tournevis à la main, Patrick Jouenne affiche un large sourire qui ne révèle pas seulement sa fierté d’œuvrer à Notre-Dame. Le gâcheur – responsable du chantier de restauration de la flèche – travaille pour Le Bras Frères mais indique aussitôt représenter un groupement de quatre entreprises d’ordinaire concurrentes, qui ont remporté collectivement l’appel d’offres et fait atelier commun. Une première, pour ce Meilleur Ouvrier de France. « On fait un beau chantier mais cette aventure humaine, c’est presque la plus belle entreprise », se félicite le charpentier.

Pour atteindre la pointe de la flèche, il a fallu emprunter l’ascenseur extérieur qui mène à la base du toit de Notre-Dame, puis franchir un dédale d’échelles, de trappes et de raides escaliers. De ce promontoire qui domine toute la capitale, on toise les tours de Notre-Dame et les charpentes des bras nord et sud du transept désormais terminées. En attestent les bouquets accrochés à leur sommet, selon la tradition. Une dernière ferme – la structure triangulaire de la charpente – doit être prochainement installée pour terminer l’ouvrage coiffant le chœur. « C’est une énorme pièce d’environ 4 tonnes, détaille Julien Mulvet, des Ateliers Perrault. Ensuite on attaque l’abside et ce sera fini. »

Tête de chimère

Sur les hauteurs de Notre-Dame, les détails aussi ont toute leur importance. Perchées à la lisière de la charpente, trois restauratrices spécialisées dans le travail de la pierre le savent bien : avec de petits ébauchoirs, et des gestes précis, le trio travaille à la restauration d’une longue frise de motifs végétaux qui borde le haut des murs. Des éléments d’une trentaine de centimètres, à peine visibles depuis le sol, mais qui font l’objet d’autant de soins que s’ils étaient placés à hauteur d’homme.

« Nous reprenons les pierres abîmées en appliquant un mortier spécial composé de poudre de pierre et de résine, afin de reconstituer les parties manquantes, explique Giuseppina Genna, restauratrice conservatrice au sein de l’Atelier Chevalier. Ensuite, on appliquera une patine et on ne distinguera plus les parties neuves et anciennes.Tout sera bien propre ! »

Le décor de Notre-Dame a encore d’autres bienfaiteurs, au sol cette fois, sur le parvis. Dans la « halle de sculpture », installée sous un immense barnum, travaillent les sculpteurs de pierre. Au son de marteaux pneumatiques à air comprimé, de ciseaux manuels et des souffleries aspirant l’air chargé en poussière, d’étonnantes créatures renaissent par des gestes qui n’ont aucun droit à l’erreur.

Nicolas Akielewiez, sculpteur pour l’entreprise Vermorel dans l’Aveyron, taille dans une belle pierre blonde une tête de chimère, mi-chien, mi-singe, qui était devenue un simple moignon. « Il ne restait quasiment rien. J’ai dû reconstituer ce visage aux arêtes marquées d’après les carnets de croquis de Viollet-le-Duc et en observant les autres chimères qui sont partout sur l’édifice », explique-t-il. « Toutes les étapes, du dessin à la réalisation finale, sont validées par l’architecte en chef des monuments historiques. »

Dans la nef, des progrès impressionnants

Un peu plus loin, quatre des 52 chimères monumentales que compte Notre-Dame, trop dégradées pour être reposées, sont entièrement recréées. Elles proviennent de l’angle nord-­est de la tour sud, qui fut la plus exposée aux flammes durant l’incendie. C’est le cas du « reptile », gigantesque animal de plus de deux mètres aux discrètes écailles et aux longues griffes.

Dans cet étonnant atelier, bien d’autres créatures fantastiques, nées de l’esprit imaginatif de Viollet-le-Duc, sont déjà terminées. Diable cornu, chèvre, phacochère, chouette, lapin, chauve-souris… Tout un peuple étrange et fascinant patiente sur des étagères et n’attend que de retrouver l’air libre et son poste sur le monument.

À tout juste un an de la réouverture, chacun a désormais l’œil sur la montre. Les équipes de Philippe Jost ne s’autorisent aucun répit mais l’ambiance est plutôt à la confiance. À l’intérieur de l’édifice, les progrès sont impressionnants. La nef et le chœur ont été presque intégralement débarrassés des échafaudages et les chapelles latérales du chœur sont en train de retrouver les vives couleurs des peintures de Viollet-le-Duc. Le remontage des 8 000 tuyaux du grand orgue se poursuit.

Si aucun grain de sable ne vient perturber l’énorme machinerie, l’essentiel des travaux de restauration sera terminé au milieu de l’année prochaine. Mercredi 6 décembre, nouvelle étape marquante, le sommet de la flèche a été doté de sa croix, hissée dans les airs en début d’après-midi.



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