vente d’Editis, une attente qui perturbe le groupe



Ces temps-ci, il faut se serrer la ceinture dans les 53 maisons du groupe Editis. « Les bandeaux amovibles sur les livres, les dorures, je ne peux plus », dit une responsable. En haut lieu, on invoque la flambée des prix des matières premières sous l’effet de la guerre en Ukraine. Mais celle-ci peut-elle tout expliquer ? La sobriété ne frappe pas seulement la fabrication : « Il y a aussi des remplacements de collaborateurs qu’on a du mal à faire », ajoute la même source. Un faisceau de faits qui la conduit à une hypothèse : « Il faut peut-être que la mariée soit belle. »

Editis, numéro deux de l’édition en France

L’annonce de la mise en vente d’Editis, fin juillet, alimente de multiples interrogations sur la stratégie actuelle de Vivendi, tout à la fois son principal actionnaire et la propriété du groupe Bolloré. Celui-ci entend se libérer de sa filiale pour réaliser son grand projet : prendre le contrôle d’Hachette, leader de l’édition en France et troisième mondial. La cession d’Editis, numéro deux dans l’Hexagone, est en effet la condition sine qua non fixée par la Commission européenne pour éviter la concentration.

Cédés en 2018 à Vivendi par l’espagnol Grupo Planeta pour 900 millions d’euros, la Découverte, 10/18, Robert Laffont, Bordas, Nathan, le distributeur Interforum et les autres enseignes d’Editis s’apprêtent donc à changer de main une nouvelle fois. Le cinquième transfert en vingt ans.

C’est une évidence : des comptes bien tenus valorisent une entreprise en quête de repreneur. Mais la maison mère d’Editis applique-t-elle seulement cet adage quand elle fait limiter les tirages et les stocks, au risque de la rupture, comme le rapporte une autre source de l’avenue de France – adresse du siège à Paris – ? Pour cette dernière, elle peut tout aussi bien nourrir une autre intention : affaiblir l’actuel numéro deux de l’édition en France pour en faire un concurrent moins dangereux, une fois Hachette sous contrôle.

Le nom du repreneur connu d’ici à la mi-février

Certaines interrogations devraient se résorber dans les prochains jours. La Commission européenne a en effet donné jusqu’à la mi-février à Vivendi pour dévoiler le nom du repreneur d’Editis, dont la valorisation avoisine à présent 700 millions d’euros. Le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky, actionnaire de Marianne notamment, a fait part de son intérêt. Le groupe italien Mondadori, propriété de la famille Berlusconi, serait sur les rangs. L’entrepreneur dans l’audiovisuel Stéphane Courbit également, une piste qui présente toutefois un risque de conflit d’intérêts : Vivendi détient 19,9 % de FL Entertainment, le groupe dont il est le premier actionnaire. À ces noms, qui circulent depuis plusieurs semaines, s’est ajouté, en janvier, celui du groupe canadien de médias Québecor, d’après La lettre A.

Impossible, à ce stade, de connaître l’heureux élu. Mais dès juillet, le président du conseil d’administration de Vivendi, Arnaud de Puyfontaine, a prévenu : « Il faut que le repreneur soit un acteur industriel de long terme et qui ne bouscule pas l’équilibre concurrentiel du marché. Ce qui exclut donc les acteurs de l’édition en France. » Il ne faudrait pas, en effet, que les autorités chargées de la concurrence, à Bruxelles, s’opposent à l’opération.

Aussi, un repreneur appartenant au métier représenterait à l’avenir une concurrence plus risquée pour Hachette.« L’obsession de Bolloré, c’est d’éviter que l’acquéreur d’Editis soit un géant de l’édition face à Hachette », assure Antoine de Tarlé, qui a occupé des postes de direction dans différents médias et prépare un livre sur les enjeux de l’édition en France. En interne, on n’exclut pas non plus que, pour affaiblir son potentiel rival, le groupe Bolloré« débauche des talents ». « Il a accès à tous les contacts de nos auteurs », rappelle une source.

Inquiétudes des salariés

Ce n’est toutefois pas l’inquiétude principale des salariés. Dans des recommandations publiées par le site ActuaLitté, les représentants du personnel appellent de leurs vœux un « repreneur unique, qui reprenne l’intégralité du périmètre, sans introduction en Bourse, ni LBO (1) ni fonds d’investissement ». Leur souhait, fondé sur le souci de « sécuriser l’avenir », risque cependant de rester lettre morte. Le scénario d’une « cotation distribution » semble privilégié. À l’issue de cette opération complexe, le groupe Bolloré céderait ses actions dans Editis (32 %) à un repreneur, tandis que le reste serait introduit sur le marché boursier. La promesse de nouvelles incertitudes.



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