Le 2 juin 1953, Elizabeth II couronnée : The Queen fait chavirer le Royaume-Uni… et Le Parisien


Notre rendez-vous anniversaire « 80 ans du Parisien, 80 Unes »

Le tout premier numéro du Parisien paraît le 22 août 1944, en pleine libération de Paris. Pour célébrer cet anniversaire, nous vous avons sélectionné 80 Unes historiques ou emblématiques de leur époque. Sport, faits divers, conquête spatiale, élections présidentielles, disparitions de stars… Elles racontent huit décennies d’actualité. Nous avons choisi de vous en raconter les coulisses. Une série à découvrir jusqu’à la fin de l’année.

Il est 12h32, à Westminster, le 2 juin 1953, et Elizabeth II vient d’être coiffée de la couronne de saint Édouard. La jeune souveraine, qui a succédé à son père le roi George VI le 6 février 1952, est officiellement consacrée cheffe d’un royaume qui s’étale sur cinq continents et règne sur le quart de la population mondiale. Ce « Jour C » (pour couronnement), comme notre journal l’appelle, méritait bien une édition spéciale. Six pages publiées le 3 juin 1953, et dont la Une titrée « Dieu protège la reine » et ornée de drapeaux de l’Union Jack reste emblématique, sept décennies plus tard.

Des dessins réalisés spécialement pour l’occasion mettent en avant les symboles anglais. Big Ben et le Tower Bridge entourent une photographie de la jeune reine recevant les hommages de l’évêque de Canterbury. Et la couronne britannique voisine avec l’Arc de Triomphe dans notre logo. Le tout en couleurs ! Une prouesse technique pour l’époque habituée aux grandes pages et leurs colonnes austères.

Ce numéro exceptionnel, que les lecteurs avaient été invités dès la veille à réserver chez leur marchand de journaux, consacre ensuite cinq pages de reportages au sacre d’Elizabeth II, qui « a associé (la veille) une souveraine de 27 ans à dix siècles d’histoire », annonce fièrement notre couverture. « L’hommage part du cœur parce que, tout simplement, la royauté sied à Elizabeth II », estime pour sa part André J. Mutterer, qui signe l’édito. Une armée d’envoyés spéciaux quadrille Londres. Tous mettent leur plume au service des lecteurs pour raconter, informer, éclairer.

Relire ces pages en 2024, c’est replonger dans une journée historique, et la revivre minute par minute comme on suivrait aujourd’hui un direct sur notre site Internet. « Dans cette tempête de vivats et de fanfares, je regarde la reine. Elle demeure calme et lointaine », témoigne le reporter Robert de Saint-Jean depuis le transept sud de l’abbaye où il a suivi la cérémonie.

Il la relate dans un compte rendu aussi exhaustif qu’exalté, agrémenté de quelques coquilles, qui laissent facilement imaginer l’urgence du bouclage et les difficultés de transmission de l’époque. « Des images fabuleuses vont meubler les mémoires… On rêvera longtemps à ce couronnement », conclut-il, prémonitoire.

Un couronnement qui n’avait dès le matin plus de secrets pour les lecteurs du Parisien Libéré. Le journal avait concocté trois pages dans son édition du 2 juin pour détailler heure par heure l’événement, richement illustrées de dessins, rien de moins que les ancêtres de nos infographies d’aujourd’hui. Plan de l’abbaye, robes des religieux et de la souveraine, trajet précis du défilé… Rien n’échappe au crayon de Claude Verrier, dessinateur envoyé spécial à Londres. En 2023, on retrouvera dans les pages du Parisien peu ou prou la même séquence, pédago et pratique, pour le couronnement de Charles III.

Le sacre dans les vitrines du Parisien

Dans tout ce décorum, on n’oublie pas le côté people, et on est déjà fans à l’époque de tous ces Royals, dont on détaille largement les tenues et les expressions. Il y a bien sûr la reine mère, le duc d’Édimbourg, la princesse Margaret… et le petit Charles, garçonnet blond acclamé par la foule devant l’abbaye.

Dehors, dans Londres en liesse, une foule immense se presse pour acclamer la souveraine. Les sujets de Sa Majesté, au milieu desquels se sont glissés nos envoyés spéciaux, sont venus de Liverpool, d’Australie ou d’ailleurs.

Beaucoup patientent depuis plusieurs jours, dormant à même le sol et sous la pluie, en témoignent nos reportages de l’édition de la veille. Ils espèrent voir Elizabeth II l’espace d’un instant, lors du défilé ou du salut du balcon de Buckingham. Comme André Brissaut, l’une des plumes du journal, on se laisse « contaminer par ce délire populaire ».

Il y a ceux qui sont au plus près et ceux qui sont à l’autre bout du monde. Pour la première fois, l’événement est retransmis en mondovision. La BBC est à la manœuvre pour filmer « le plus grand reportage du monde », selon les mots du Parisien Libéré dans son édition du 2 juin. Des millions de téléspectateurs du monde entier vont pouvoir suivre en direct tout le déroulement, excepté l’onction, souhait exprès de la souveraine — casser le protocole, oui, mais gommer le caractère sacré, jamais !

À cette époque, 1 % de Français seulement possèdent un poste de télévision. Notre journal est encore une fois au rendez-vous et, dans les vitrines de sa rédaction du 124, rue Réaumur (Paris IIe), installe deux postes ainsi qu’un haut-parleur pour permettre aux habitants de la capitale d’être de la fête.

Le 2 juin 1953, Le Parisien Libéré installe devant ses locaux du 124, rue de Réaumur (IIe) deux postes de télévision et un haut-parleur pour permettre aux habitants de venir suivre en direct la cérémonie.
Le 2 juin 1953, Le Parisien Libéré installe devant ses locaux du 124, rue de Réaumur (IIe) deux postes de télévision et un haut-parleur pour permettre aux habitants de venir suivre en direct la cérémonie. LP

« Dès le matin, une foule dense s’est pressée sur le trottoir. Serrés l’un contre l’autre, les Parisiens ont suivi pieusement le spectacle », pas découragés par la grêle et la pluie qui s’abattent aussi sur la capitale.

Une love story de sept décennies

Cette folle journée marque le début de notre love story avec Elizabeth II. Chacun de ses voyages sera chroniqué par notre journal, en 1972 sous Pompidou, en 1992 sous Mitterrand… En 2014, la France attend de pied ferme la souveraine pour célébrer les 70 ans du Débarquement.

Et dans notre édition du 8 juin 2014, on souhaite poliment « Goodbye » à la reine du Royaume-Uni… et de Paris comme on l’affiche en deuxième page. Un au revoir à propos, puisqu’il s’agit du dernier voyage officiel de la reine sur le sol français.

En sept décennies, la reine affronte un nombre de tempêtes incalculable, le divorce de ses enfants, l’incendie de Windsor, la mort de Diana, le Megxit. Toujours elle a gardé le cap, déterminée à faire tenir debout sa monarchie. En 2021, ultime coup du sort. La reine perd son prince.

Son plus fidèle vassal, Philip, duc d’Édimbourg, meurt à l’âge 99 ans, dont soixante-treize de mariage avec elle. Une vie. Le 18 avril 2021, à l’occasion des funérailles, « Le chagrin de la reine » s’affiche en Une du Parisien. Sur la photo, on distingue seuls les yeux tristes d’Elizabeth.

La reine se relève. Reparaît (très peu) en public. Et le Royaume-Uni se prépare à célébrer ses 70 ans de règne, le plus long d’un souverain outre-Manche (elle a battu en 2015 le record détenu par Victoria). Le 2 juin 2022, Le Parisien salue cette incroyable longévité avec une reine souriante et colorée et quel titre ! « Chapeau ».

Trois mois plus tard, le 9 septembre, c’est l’heure du dernier rendez-vous, celui de l’adieu. « Nous l’avons tant aimée », titrons-nous. Oui, nous l’avons tant aimée, cette reine que l’on avait fini par croire éternelle.



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