Procès des crimes du régime syrien : « On a l’espoir que ceux qui nous ont torturés soient punis »


Catogan, veste de lin sur jean noir et baskets, Abdul Rahman, 35 ans, s’avance à la barre. « Je vais vous parler de mon vécu », annonce ce réfugié syrien d’une voix douce. Au procès de trois hauts responsables du régime de Bachar al-Assad, jugés par défaut pour complicité de crimes contre l’humanité pour la mort de deux Franco-syriens « disparus » en 2013, les récits de torture s’enchaînent, étayant l’usage massif de cet outil de répression dans les geôles syriennes.

À deux reprises, en avril 2011 puis à l’été 2012, Abdul Rahman a été incarcéré sur le site de l’aéroport militaire de Mezzeh, près de Damas, « fief » de la redoutée branche du renseignement de l’armée de l’Air – là où se perd aussi la trace de Mazzen et Patrick Dabbagh. Il avait à peine 22 ans.

La première fois, le jeune homme est incarcéré parce que les agents cherchent son frère et sa belle-sœur, une avocate très investie dans la Révolution qui vient de débuter. Il y reste soixante jours. « Dès mon arrivée, ça a commencé. J’ai subi la torture du matin au soir », relate-t-il. « Ils m’ont attaché avec des serflex, les yeux bandés. Ils frappaient avec les mains ou des planches en bois. Ils menaçaient de m’arracher les ongles et les cheveux. »

Des personnes torturées la nuit

En sous-vêtements dans les cellules, les détenus sont battus chaque fois qu’ils vont aux toilettes ou prendre une douche. Au prétexte qu’ils auraient fait leurs ablutions (avant la prière, interdite), ceux qui en sortent avec les pieds mouillés subissent plus de violences.

La seconde fois, Abdul Rahman, arrêté avec un groupe de militants, subi un an de cet enfer. À Mezzeh puis sur la base de la 4e division blindée, où les prisonniers ont en permanence les yeux bandés. Comme replongé dans l’horreur, très ému, il peine à raconter. Il parle des cellules surpeuplées, des cris des personnes torturées la nuit, du son des outils de torture. Il relate des séances collectives où, « attachés à une seule chaîne », parfois à quatre pattes, ils sont frappés ensemble. Il décrit les corps rongés de maladies et ce pied blessé gonflé de pus qu’il doit « traiter avec de l’eau » faute de soins.

L’arbitraire règne, les gardiens redoublent de violence pour n’importe quel motif : une profession, une ville d’origine… « Chaque jour, on appelait les nouveaux arrivants pour subir des tortures spéciales. » Au souvenir d’un ami, « torturé plus que les autres parce qu’il était médecin », il pleure. « Il a disparu. Il est mort. Sa photo se trouve dans le fichier César (surnom du policier qui a exfiltré 46 000 clichés de Syrie en 2013). »

Les cellules surpeuplées « à 120 dans 40 m2 »

Crâne rasé, posture décidée, Nasser, 38 ans, se campe face aux trois magistrats de la cour. « Les investigations que vous avez menées pour ces deux Franco-syriens disparus le sont au nom de toutes les victimes qui ont péri dans les prisons de ce tyran », pose-t-il, solennel.

Arrêté le 9 mai 2011 à Damas par les agents du service de renseignement de l’armée de l’Air, il avait 25 ans lorsqu’il a été incarcéré à Mezzeh durant trois mois. « Ce jour-là, 1200 personnes de (ma) région ont été interpellées », précise ce fils et frère d’opposants, en lutte contre des expropriations conduites par le régime dans les zones autour de l’aéroport.

Harcelé de questions sur les membres de sa famille, Nasser est d’emblée torturé. « J’ai perdu mes dents pendant mes interrogatoires. » Lui aussi décrit les cellules surpeuplées, « à 120 dans 40 m2 » et ces yeux bandés en permanence qui font « perdre la notion du temps ». « Le plus stupéfiant est l’état de misère dans lequel nous nous trouvions. »

Il dit avoir subi des décharges électriques à plusieurs reprises « sur des parties sensibles du corps ». Il parle aussi de ces enfants prisonniers, eux aussi torturés : l’un, 9 ans, avait été interpellé parce qu’une manifestation passait devant sa maison ; l’autre, 13 ans, garçon de poulailler aux pieds nus, était « tabassé encore plus fort » parce qu’il ne sentait pas les coups…

« La solidarité entre les prisonniers, aident à surmonter l’épreuve »

Le rescapé raconte avoir été interrogé par l’un des accusés en personne, Jamil Hassan, le chef du service de renseignement de l’armée de l’Air – il a plus tard pu reconnaître sa voix, affirme-t-il. « Il m’a reposé les mêmes questions floues sur les membres de ma famille. J’ai répondu : Vous me posez les mêmes questions alors que je ne sais pas. » Énervé, Jamil Hassan aurait ordonné à ses agents : « Je veux l’entendre hurler sous la torture. »

« Ça a commencé au seuil de son bureau, poursuit Nasser. On m’a mis une corde autour des mains. J’ai été suspendu. On m’a laissé suspendu comme ça jusqu’au lendemain. » Quand son geôlier le détache, il ne peut plus baisser les bras. « Mes muscles ne répondaient pas. Il m’a abaissé les bras de force. J’ai eu les deux épaules déboîtées. Les os étaient presque sortis. »

Abdul Rahman a quitté la Syrie clandestinement, deux mois après sa libération. Nasser en 2015. À la cour, qui lui demande comment l’on survit et comme l’on vit après une telle expérience, le premier répond : « Heureusement que l’être humain s’adapte. La volonté de vivre, la solidarité entre les prisonniers, aident à surmonter l’épreuve. »

Il confie avoir toujours « peur pour sa famille » restée en Syrie et craindre que son témoignage au procès ne lui « porte préjudice ». Il peine souvent à dormir la nuit et parfois à respirer, en raison de séquelles de coups à la poitrine. Mais il ajoute : « La France est un pays de loi. Ici, devant vous, on a l’espoir que ceux qui nous ont torturés soient punis. »



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