6 idées fausses sur l’Homme




Il y a vingt ans, le réalisateur Jacques Malaterre et le paléontologue Yves Coppens bouleversaient notre regard sur la Préhistoire avec L’Odyssée de l’espèce, un docufiction qui a marqué 400 millions de téléspectateurs dans 25 pays. En vulgarisant, à l’aide d’une narration, d’acteurs, de maquillage et d’effets spéciaux, ce que la science sait de l’Homme depuis 7 millions d’années, ils nous ouvraient les portes du passé. Et si quelques langues ont sifflé au Collège de France, où Yves Coppens était professeur, sur les raccourcis nécessaires que doit opérer la fiction sur la réalité spatiotemporelle de l’évolution (mais qui croit vraiment que le singe se lève en 3 minutes et non en 50 000 ans ?), le film est toujours diffusé dans les écoles pour son incroyable efficacité pédagogique, plus accessible que des diapos de squelettes retrouvés dans une grotte…

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Aujourd’hui, les progrès considérables faits en archéologie, paléontologie, génétique, imagerie, science du comportement, sociologie, psychologie et paléoanthropologie révèlent les derniers secrets de nos ancêtres, deux millions d’années après l’apparition du genre humain. Hier encore considérés comme des « bons sauvages », ils sont aujourd’hui reconnus par les scientifiques du monde entier comme des êtres capables de raisonnement, d’émotions, de transmission, d’imagination, d’invention.

Après L’Odyssée de l’espèce, Homo sapiens, Le Sacre de l’Homme et AO, le dernier Néandertal, le nouveau film de Jacques Malaterre, Les Derniers Secrets de l’humanité nous fait voyager en Chine, il y a deux millions d’années. Sur terre, plusieurs espèces humaines cohabitent (Homo erectus, Homme de Florès, Homme dragon, Homme de Denisova, Homo sapiens…). À leurs côtés, on découvre le langage, l’enseignement, le feu, les peintures rupestres et le monde. On apprend à chasser le Giganthopithecus (cousin des grands singes qui mesurait plus de 3 mètres), le stégodon (sorte d’éléphant de 12 tonnes et 4 mètres de haut ou mesurant à peine plus d’un mètre sur l’île de Florès), le tigre à dents de sabre et le mammouth. On verse notre première larme, on donne notre premier baiser, on expérimente l’attachement à l’autre, la séduction, la beauté.

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Dans son livre Les Derniers Secrets de l’humanité (Éditions Glyphe, 2023), Jacques Malaterre, auteur et réalisateur d’une centaine de films, raconte les coulisses de ce projet mené dans des conditions délirantes, en Chine, en pleine épidémie de Covid-19. En 2021, alors que les frontières sont verrouillées et la méfiance envers l’Asie à son apogée, ses collaborateurs le lâchent un à un, et Malaterre doit, après 21 jours de quarantaine stricte, trouver des talents sur place, rencontrer 1 200 personnes pour distribuer une centaine de rôles… Évidemment, aucun loueur ne dispose de costumes et d’accessoires d’époque correspondant à la précision scientifique recherchée : alors le chef décorateur doit confectionner chaque lance, silex, os, ou biface de l’Homme de Pékin. Les acteurs doivent apprendre à bouger leur corps et leur visage comme ces êtres mi-singe mi-homme, dont nous découvrons à peine la peau, la pilosité, les tatouages, scarifications, vêtements et gestes. Et quand les caméras tournent enfin, l’urgence est tangible : l’équipe doit couvrir plus d’un million d’années de Préhistoire en 36 jours de tournage sur 13 lieux glacés et tropicaux, orchestrer un ballet de 108 comédiens, dont 3 bébés… Le résultat est captivant.

Yves Coppens, découvreur de notre ancêtre Lucy, a collaboré à la conception du scénario avant sa disparition en 2022, et renverse certaines de nos idées reçues. Jacques Malaterre travaille aujourd’hui à un biopic sur le fameux paléontologue français au regard malicieux. « Quand tu ne sais plus où tu vas, arrête-toi, retourne-toi, et regarde d’où tu viens », nous souffle Jacques Malaterre, citant un proverbe africain. Êtes-vous sûr de savoir d’où vous venez ?

Le gros bêta préhistorique

« Quand vous demandez à un acteur de jouer un homme préhistorique, instinctivement, il fait l’idiot », regrette Jacques Malaterre. « Pourtant dans la nature, le lion et la gazelle, ils ne sont pas stupides, ils sont à l’affût. L’Homo erectus, que j’ai longtemps imaginé comme un idiot sympathique, était en fait super intelligent, il invente la cuisine, l’art, il est capable d’attachement. Comment aurait-il pu survivre dans des conditions si hostiles s’il en était autrement ? »

Femme au foyer

Dans Les Derniers Secrets de l’humanité, c’est une femme qui invente l’art et le feu, et qui guide son clan vers les Amériques : « La dernière histoire est même celle d’une femme chamane et chef. En Préhistoire, le chef, c’est celui qui a du talent, parce que dépend de lui la survie des autres. La manière dont on vit aujourd’hui est complètement codifiée et individualiste, déconnectée de ce qui est naturel : prendre chaque décision dans le sens de la préservation de l’espèce. Et ce sont les femmes qui choisissent leur partenaire. Loin de la division des tâches en fonction des sexes, ici, le féminisme n’est pas une posture. Le lien entre accouplement et accouchement n’est pas encore établi, il n’y a pas de paternité, l’enfant est celui du groupe. Dans cette vie de clans, il y avait des nurseries, certaines femmes s’occupaient des enfants et d’autres allaient à la chasse. Des nourrices existaient aussi très probablement. »

L’Homme doit dompter la planète

« Il était urgent de faire une piqûre de rappel sur la manière dont l’Homme a vécu en harmonie avec la nature, nous dit Malaterre. L’Homme remerciait l’animal à qui il prenait la vie. On peut déduire des offrandes et des dons retrouvés dans des fouilles que l’Homme préhistorique était chamanique, et que ses divinités étaient des animaux. Puis au Néolithique, quand il commence à dominer la nature, à faire pousser des plantes, à élever et tuer des animaux, il fait Dieu à son image. Aujourd’hui, il se prend carrément pour Dieu ! »

L’Homme est le principal ennemi de l’Homme

Cela n’a pas toujours été le cas ! « Grâce à la paléopsychologie, on a appris beaucoup sur le comportement humain, sa sociabilité, reprend Jacques Malaterre. Ce qui m’a le plus surpris dans les récentes découvertes, c’est qu’il n’y a aucune trace de guerres ou d’affrontements de clan à clan en Préhistoire. On a découvert dans des sépultures que des gens qui avaient été blessés – et donc qui étaient handicapés – avaient survécu, cela veut dire qu’ils ont été pris en charge par le clan. Encore une fois, l’Homme préhistorique n’a qu’un but : protéger la vie pour mieux la transmettre, en s’aidant des autres. Au début, il est fraternel, pacifiste et humaniste. Il est nomade : il n’a pas besoin d’exterminer l’autre clan pour empiéter sur ses frontières. Rousseau avait donc raison : à l’état de nature, l’Homme est bon, pur, sans morale ni interdit. Avec Homo erectus, l’émotion et l’attachement naissent par rapport à l’autre, il verse la première larme et ne laisse plus les morts sur le bord de la route, le corps de l’autre prend de la valeur. Mais quand il invente la sédentarisation, entre – 10 000 et – 3 000, c’est le début des emmerdes, comme disait Yves Coppens ! Il va inventer des choses bien, comme la médecine et l’agriculture, mais il va aussi inventer le profit, la propriété, l’envie, le vol, la police, la guerre et les épidémies… »

Barbarismes

Dans Les Derniers Secrets de l’humanité, l’Homme parle une langue inconnue. « On sait que les Hommes préhistoriques parlaient car on sait reconnaître les zones du cerveau du langage, nous explique Malaterre. Et puis, à partir du moment où ils transmettent leur savoir, ça passe forcément par le langage. Pour notre film, on a inventé des langues à partir de mots qui sont quasiment les mêmes dans le monde entier, comme “maman”. »

La pudeur

« Sur l’apparence physique, les tatouages ou les scarifications, ce qui est montré dans le film est très proche de la réalité : les paléontologues travaillent comme la police scientifique. Ils utilisent l’ADN et des programmes d’ordinateur qui peuvent reconstituer un visage à partir d’un crâne. Sur les vêtements en revanche, on sait encore peu de choses. Nous avons cependant choisi d’habiller les Homo erectus car les acteurs chinois ont des problèmes avec la nudité, et les diffuseurs américains floutent les sexes… », admet Malaterre.

Les Derniers Secrets de l’humanité, réalisé par Jacques Malaterre, est disponible sur France 2 depuis le 16 avril.




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