À la COP28, la brutale prise de conscience d’un renversement géopolitique




Dans les coulisses des COP, il est une subtile géopolitique à laquelle il faut se montrer attentif : celle de l’emplacement des pavillons, ces espaces dans lesquels les pays reçoivent, organisent des conférences et exposent aux yeux du monde leurs ambitions climatiques. Le mètre carré y est parfois cher – et les pays les plus pauvres sont souvent relégués au fond des bâtiments, ou si loin que les journalistes doivent marcher, pour les rejoindre, plusieurs kilomètres depuis leur centre de presse.

Ce n’est pas le cas cette année, à Dubai, où les pavillons des petits États insulaires, comme ceux des pays du continent africain, sont bien positionnés. Et depuis l’ouverture de cette COP28, ils ne désemplissent pas… « La COP éclipse désormais complètement l’Assemblée générale de l’ONU, et le fait qu’elle soit organisée ici, à la frontière de l’Asie, de l’Afrique et du golfe Persique, donne à de nombreux pays une visibilité plus grande », note un négociateur français. Mais cette « géopolitique des pavillons » révèle aussi une fracture nouvelle…

« L’ambiance a clairement changé depuis la guerre en Ukraine et la crise de l’énergie qui a frappé les économies occidentales », analyse, depuis le pavillon du Tchad, un acteur de l’électrification rurale du pays. « On nous répète depuis des années que l’énergie solaire est notre planche de salut, qu’il est hors de question de financer chez nous des centrales thermiques… Mais au premier souci, en Europe, tout le monde est revenu aux fossiles ! Et l’Allemagne a préféré rouvrir ses centrales à charbon, plutôt que de mettre en difficulté ses entreprises. »

« Le solaire et l’éolien, c’est très bien, mais c’est intermittent… »

Ce lundi, à Dubai, les visiteurs se bousculent autour du pavillon de ce vaste pays d’Afrique centrale, sans accès à la mer, où 17 millions d’habitants vivent dans une sobriété absolue, ne rejetant que 0,1 t de CO2 par tête.

À LIRE AUSSI Climat : les COP sont-elles encore utiles ? Seulement 6,4 % de Tchadiens sont raccordés au réseau d’électricité. « Je dis bien dit raccordés », soupire notre fin connaisseur. « Cela ne veut pas dire qu’on a de l’électricité tous les jours… » Dans les zones rurales, le taux de raccordement atteint péniblement 1 %. Le bois et le charbon de bois fournissent plus de 80 % de l’énergie consommée, essentiellement par les foyers – les entreprises ne peuvent pas fonctionner. Malgré d’importantes ressources fossiles, les programmes d’électrification, financés par différents acteurs publics internationaux, visent essentiellement à équiper les foyers de systèmes solaires autonomes. De quoi offrir l’accès à l’électricité à 30 % de Tchadiens d’ici à 2030. Mais seulement quelques heures par jour…

L’Agence internationale de l’énergie considère en effet qu’un foyer est « électrifié » quand il peut recevoir 250 kWh d’électricité par an dans le monde rural, et 500 kWh en ville. Or, avec 1 kWh, nous apprend EDF, on peut faire fonctionner son réfrigérateur combiné pendant une journée, lancer un cycle de lavage du linge, se chauffer entre 45 minutes et 1 heure l’hiver ou regarder la télé entre 3 et 5 heures En clair : « L’électrification », selon la définition retenue par les organismes internationaux, ne permet même pas aux ruraux africains de faire tourner un réfrigérateur toute l’année – sans parler de s’éclairer…

« Le solaire et l’éolien, c’est très bien, mais c’est intermittent… Comment voulez-vous mettre des industries en place, avec ça ? Le plus simple à court terme serait d’injecter un peu d’électricité thermique », soupire l’acteur de l’électrification du pays. Le Tchad a du pétrole, mais pas les moyens de financer les infrastructures. Et les organismes d’aide sont plus que réticents à financer une centrale au fioul… « Nous nous sentons coincés. »

Défi diplomatique

Derrière le bras de fer en cours à la COP28 autour des engagements plus ou moins ambitieux qui figureront dans l’accord final (la « sortie rapide » ou la simple « réduction » de toutes les énergies fossiles), se joue en réalité un rééquilibrage des rapports de force, duquel dépend la survie économique de plusieurs pays.

À LIRE AUSSI Le nucléaire fait une entrée fracassante à la COP28Pour résumer les choses grossièrement, on peut diviser les États en quatre groupes. Le premier rassemble l’Union européenne et plusieurs pays d’Amérique latine qui, forts d’infrastructures bas-carbone pilotables solides (hydrauliques ou nucléaires), défendent avec force une sortie rapide des énergies fossiles, rejoints par les petits États insulaires qui redoutent tout simplement de disparaître.

Le deuxième regroupe d’autres pays développés, eux-mêmes importants producteurs d’hydrocarbures (États-Unis, Canada, Australie, Norvège), également favorables à cette sortie, mais avec plus de souplesse sur le calendrier. Dans le troisième groupe, on trouve la Chine, l’Inde, l’Arabie saoudite, la Russie… Fortement dépendants économiquement des fossiles, ils s’opposent à ce qu’ils soient mentionnés dans le texte, insistant comme des diables sur les technologies de capture de carbone.

Dans le quatrième groupe, enfin, la plupart des pays africains, s’ils ne sont pas totalement opposés au principe, exigent de bénéficier à la fois de délais importants et de financements suffisants pour soutenir leur développement.

S’il se jouait uniquement entre les États volontaristes et le groupe des grands pays émergents, très émetteurs mais ayant les moyens d’agir, le combat pourrait être résolu par les moyens classiques de la diplomatie – mêlant chantages économiques et forte pression de l’opinion publique. Mais la nouvelle position du quatrième groupe, précisément, redistribue les jetons sur l’échiquier géopolitique, déterminé non plus seulement par la puissance des économies ou des armées, mais par la capacité des uns et des autres à peser dans un futur guidé par la transition écologique. Sur ce nouvel échiquier, l’Occident pauvre en ressources est nettement moins audible…

Le barrage Inga, symbole d’impuissance

Certains pays, riches pourtant de formidables ressources, s’exaspèrent de voir leur développement totalement bloqué par un accès plus que restreint aux financements : selon l’AIE, l’Afrique ne reçoit que 3 % du total mondial des investissements dans le domaine de l’énergie, et ils sont, depuis 2014, en déclin continu.

Parmi eux, la République démocratique du Congo, qui a mis aux enchères l’an dernier les droits d’exploitation de 3 blocs gaziers et de 27 blocs pétroliers, destinés à des forages dans des tourbières, et s’étendant jusque dans le parc national des Virunga (dans l’est de la RDC), la plus importante réserve naturelle de gorilles au monde. Les ONG sont scandalisées – à raison. Mais ne proposent pas d’alternative… « Nous réserves d’hydrocarbures sont pleines à quasiment 100 %, nous sommes fatigués d’attendre », souffle une jeune déléguée rencontrée dans le pavillon de la RDC, où les autorités sont venues présenter une énième fois leur grand projet phare, 100 % renouvelable, susceptible d’alimenter en électricité propre 40 % de l’Afrique de l’Ouest… Et dans les limbes depuis quarante ans.

Son nom ? Grand Inga. Ce projet de barrage sur le puissant fleuve Congo permettrait d’ajouter 42 GW de capacité hydraulique – un potentiel colossal, alors que seuls 20 % des habitants de la RDC ont accès à l’électricité. Elle est aujourd’hui fournie, au départ d’Inga, par deux premières centrales hydroélectriques, Inga 1 et Inga 2, construites respectivement en 1972 et 1982.

Depuis, plus rien. Assise sur d’énormes réserves de cuivre, de cobalt, de lithium, de manganèse…, la RDC, grand pays minier, voit filer à l’étranger l’ensemble de la chaîne de valeur en aval, faute d’électricité pour développer ses propres infrastructures. « Nous voulons valoriser nos ressources. Nous en avons le droit, et même le devoir pour apporter la prospérité à notre peuple », estime Bob Mabiala Mvumbi, directeur général de l’Agence pour le développement et la promotion du projet Grand Inga. Mais l’instabilité politique de la région, comme le coût des travaux, estimés à 80 milliards de dollars au total (après une première phase de 12 milliards), rebute les investisseurs. « Il ne suffit pas de construire le barrage, il faut pouvoir vendre l’électricité à des clients solvables », explique-t-il.

Difficiles montages financiers

Plusieurs montages ont été explorés, comme tirer une ligne à haute tension sur 3 000 kilomètres jusqu’à l’Afrique du Sud, potentielle cliente. Un partenariat public-privé a finalement été retenu. De grandes entreprises étrangères, qui pourraient produire sur le barrage de grands volumes d’hydrogène vert à exporter ou décarboner sur place leur production d’acier et d’autres minerais dont dispose la RDC, pourraient être intéressées… « Au terme d’une concession d’au moins trente ans, l’infrastructure serait restituée à la RDC », précise Bob Mabiala Mvumbi.

À LIRE AUSSI Climat : le méthane, enjeu de la COP28La Banque mondiale comme la Banque africaine soutiennent le projet, au cœur de l’agenda 2063 de l’Union africaine : l’électricité produite par le barrage pourrait irriguer plusieurs pays, et servir de base à un développement massif des énergies renouvelables. Et à une réelle transformation de l’Afrique. « Les Émirats n’étaient qu’un désert dans les années 1960. Voyez ce qu’ils sont devenus aujourd’hui… Nous avons toutes les ressources pour construire les batteries de la transition énergétique », pétille Bob Mabiala Mvumbi.

L’indispensable réforme financière

Confrontés de plus en plus souvent à ces impasses de financement, qui bloquent légitimement l’adhésion de nombreux pays à l’agenda climatique recommandé par le Giec, les pays développés commencent à adapter leur logiciel. « Une réforme des règles de financements internationaux est indispensable », a plaidé à l’ouverture de la COP28 Emmanuel Macron, en pointe pour pousser des solutions nouvelles, comme ces partenariats JETP (pour « Just Energy Transition Partnerships »), visant à aider concrètement la décarbonation de grands pays très carbonés.

20 milliards de dollars seront ainsi donnés à l’Indonésie, pour l’aider à sortir de sa dépendance au charbon – et qui a récemment ouvert plusieurs centrales, pour construire des fonderies de nickel et fabriquer des batteries sur son sol. « Mais cela ne suffira pas », souligne Rémy Rioux, directeur général de l’Agence française de développement (AFD), qui avoue ne pas s’attendre à ce que cette COP28 « marque un point de rupture », et auquel le président a confié une mission : trouver des fonds.

Il s’y attelle avec ferveur. « Il reste très difficile de mobiliser de l’argent privé pour ces grands projets, et même si l’AFD a doublé de taille depuis l’accord de Paris, en 2015, et finance chaque année pour 7 milliards de projets liés au climat, rien n’est à la hauteur », dit-il. Pourtant, l’argent est là : « L’enjeu, c’est de mobiliser les caisses des dépôts. Il y a 530 banques publiques de financements dans le monde, qui financent chaque année pour 2 500 milliards de projets. Imaginez si 20 % étaient fléchés sur le climat… »

500 milliards de dollars annuels, mutualisés et mobilisés sur quelques grands projets, seraient une formidable force de frappe, pense-t-il. En juin dernier, un sommet « Finance en commun » les a rassemblées à Paris. Et au début de l’été prochain, la coalition naissante se réunira en Chine – tout un symbole – pour élaborer une réforme de l’architecture financière internationale permettant de mieux intégrer les demandes des acteurs du sud.

Un marché du carbone équitable

Autre projet poussé par la France : une réforme du mécanisme des « crédits carbone », aujourd’hui entièrement livrés au privé, et qui peinent à remplir leur rôle. Le principe, établi par l’accord de Paris, est pourtant vertueux : une entreprise émettant 1 tonne de CO2 peut, pour la compenser, acheter un crédit de 1 tonne de carbone absorbée, par exemple, par un grand pays forestier. « Cela permet de rémunérer le fait que les États n’exploitent pas leurs puits de carbone », explique Rémy Rioux. Mais ce marché, très fragmenté, soumis aux lois de l’offre et de la demande, manque sa cible…

« Un crédit carbone coûte 200 dollars au Japon, mais 3 dollars en Afrique », s’indigne Wale Shonibare, directeur des solutions financières et des politiques énergétiques à la Banque africaine de développement. Le Gabon, recouvert de formidables massifs forestiers, n’a pas encore réussi à écouler sur le marché volontaire les 90 millions de crédits carbone souverains qu’il revendique… « Ces marchés ne sont pas à la bonne taille, pas assez intègres ni crédibles… Il faut que les acteurs publics les investissent, et unissent leurs forces », plaide Rémy Rioux.

Et il faut le faire vite. Pour qu’en 2025, peut-être, un accord de la COP mentionne enfin la sortie des énergies fossiles…




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