à Montreuil, chez Alexis Corbière, la gauche est à couteaux tirés




Un dimanche après-midi ensoleillé, à Montreuil. Les militants de La France insoumise (LFI) remplissent l’arrière-salle boisée du Mojito’s Bar, rue du Capitaine-Dreyfus, près du métro Croix de Chavaux. Vers 17 heures, leur candidate Nouveau Front populaire dans la 7e circonscription de Seine-Saint-Denis (Montreuil-Bagnolet), Sabrina Ali Benali, débarque avec son bébé dans les bras. Elle est accompagnée par deux soutiens de poids dans le microcosme de gauche radicale : l’écrivain Édouard Louis et le sociologue Geoffroy de Lagasnerie.

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Le premier a « pleuré » lorsqu’il a entendu pour la première fois Sabrina Ali Benali parler de l’hôpital public lors d’une conférence au Carreau du Temple. Il faut dire que cette médecin urgentiste maîtrise son sujet. À Montreuil, elle déroule sur les SDF qu’on ignore, les malades qui s’entassent dans les couloirs, le manque de moyens auxquels elle fait face. « Sabrina est dans le confrontationnel, elle voit en permanence des corps qui souffrent », adoube Geoffroy de Lagasnerie.

Les spectateurs tendent l’oreille. Mais on n’entend pas grand-chose. Le système son dysfonctionne-t-il ? Pire : on aurait planqué les micros. « Les équipes de Corbière (Alexis Corbière, député LFI de la 7e circonscription candidat à sa réélection, NDLR) sont venues couper la sono pour s’assurer qu’on n’aurait pas de son, accuse Édouard Louis. Ça en dit long sur les méthodes d’un candidat qui se dit de gauche… »

Nouvelle fracture au sein de La France insoumise

Un coup bas d’Alexis Corbière ? L’annonce révolte une militante. « Je propose qu’on aille tous parler à nos voisins à Montreuil de cette histoire de sono », lâche-t-elle, scandalisée. En réalité, ce coup de Trafalgar n’en est pas un, d’après le patron du bar qui soutient que la mairie leur interdit d’amplifier le son à toute heure de la journée. Un coup bas du maire (PCF) de Montreuil (et soutien d’Alexis Corbière), Patrice Bessac, alors ? « Je ne sais pas de quoi il s’agit, mais ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a pas eu d’arrêté spécifique pour ce débat ni pour aucun autre, répond au Point le maire communiste. Il y a des arrêtés de police générale sur le bruit, mais ils couvrent toute la ville de Montreuil, et ce, depuis des années… » Alexis Corbière s’agace auprès du Point : « C’est une accusation grotesque, comme les précédentes (le candidat a notamment été accusé d’avoir traité l’élue LFI Mathilde Panot de “poissonnière” sur une vidéo, alors qu’il parlait de “bulldozer”, NDLR). Ce sont des méthodes trumpistes. »

Cette histoire picrocholine de sono en dit long sur une campagne extrêmement tendue. Un militant de Sabrina Ali Benali confie, à voix basse, qu’il a brandi un tract de sa candidate dans la rue lors d’un passage télé de Clémentine Autain, proche d’Alexis Corbière. « Je me suis fait éjecter par son service d’ordre. Ils m’ont traité de stalinien… »

Il existe maintenant une nouvelle fracture au sein de La France insoumise : celles des candidats investis et celle des « purgés » par Jean-Luc Mélenchon, qui veut sanctionner leur déloyauté. C’est d’eux dont semble parler Geoffroy de Lagasnerie, au Mojito’s Bar : « On n’aime pas cette gauche conformiste, prête à tous les consensus », dénonce-t-il. Le sociologue préfère saluer l’investiture de « participants à la société civile » et non de « professionnels de la politique ».

Après son intervention, l’ex-comédien et militant de LFI Xavier Mathieu se lève pour enfoncer le clou dans le cercueil des purgés : « Corbière, Garrido (Raquel Garrido, autre candidate LFI “purgée”, NDLR) et la clique, à qui vous laissez votre place ? assène-t-il d’une voix qui n’a pas besoin d’être amplifiée par une sono. Les députés, je suis favorable à ce qu’ils ne fassent qu’un mandat. Corbière, il est professeur, non ? On a besoin de profs, alors qu’il retourne à l’école ! » La salle applaudit.

« Regardez, Corbière est blanc, il a 50 ans, c’est un mâle hétéro. Sa suppléante, c’est une femme noire. Eh bien, Sabrina, c’est l’inverse, elle est… je n’aime pas dire le mot “racisée”, parce qu’on est tous pareils… » s’embrouille-t-il légèrement, avant de revenir à son propos principal : « On dit que les gens des banlieues doivent s’investir. Alors que les mecs qui sont là depuis des années laissent leur place ! »

Ils sont dingues de mettre le gros des troupes là-bas, ça n’a aucun sensUn observateur en interne

Alexis Corbière, accusé de ne pas céder son siège ? « Avec mes amis, nous menons une campagne digne, éthique et politique, répond-il. Je ne m’abaisserai pas à répondre à ces attaques. Il faut rompre avec ces méthodes. » Après les interventions, un petit groupe trinque à cette journée de militantisme. Édouard Louis salue Youcef Brakni, militant du Comité Adama, proche du mouvement des Indigènes de la République.

Le soir de la Fête de la musique, ce sont Rima Hassan, Louis Boyard et Assa Traoré qui sont venus soutenir Sabrina Ali Benali. Soit la frange « décoloniale » et radicale des Insoumis, qui vise surtout l’électorat des quartiers populaires. Dans un coin où la gauche est sûre de gagner. « Ils sont dingues de mettre le gros des troupes Insoumises là-bas, ça n’a aucun sens », souffle un observateur en interne, inquiet que les voix ne se divisent à Montreuil. En 2022, Alexis Corbière avait raflé la circonscription à 63 % des voix dès le premier tour. C’était l’un des meilleurs scores de La France insoumise aux élections législatives.

Purgés, mais pas (encore) vaincus. Pour les législatives, Jean-Luc Mélenchon a choisi d’écarter plusieurs élus de La France insoumise accusés de déloyauté. Ils maintiennent néanmoins leurs candidatures en Seine-Saint-Denis, à Paris et à Marseille. LFI présente à chaque fois un candidat en face. Que révèlent ces frictions ? Le Point vous raconte leur campagne en quatre épisodes vus du terrain.




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