« Ce qui m’attire dans le personnage, c’est sa psychologie déroutante »




Cette année 2024 marque un anniversaire pour le baryton français Stéphane Degout qui fit – il y a 25 ans tout juste – des débuts flamboyants au Festival d’Aix-en-Provence dans le rôle de Papageno (La Flûte enchantée). Présence scénique, allure élégante, phrasé soigné… et bien sûr voix splendide : le chanteur se révèle aussitôt exceptionnel.

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Depuis, le Lyonnais n’a fait que confirmer, par ses choix d’une grande exigence artistique ainsi que son épanouissement vocal, les promesses des premières années. Interprète exceptionnel du récital Voyage d’hiver, Stéphane Degout était en début d’année salle Favart, à l’affiche de L’Autre Voyage imaginé par Raphaël Pichon et Silvia Costa autour d’œuvres méconnues de Franz Schubert.

On le retrouve aujourd’hui à l’Opéra du Capitole pour le deuxième Eugène Onéguine de sa carrière, après une prise de rôle au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles, à l’hiver 2023. C’est Florent Siaud qui, après un Lohengrin remarqué à l’Opéra du Rhin, met en scène ce spectacle toulousain. Rien, nous explique Stéphane Degout, n’y est éludé du caractère complexe, voire antipathique, du héros de Pouchkine mis en musique par Tchaïkovski dans ce qui est sans aucun doute l’une des plus belles œuvres du répertoire lyrique.

Le Point : Eugène Onéguine est l’un des grands rôles de baryton du répertoire. Un rêve que vous aviez depuis longtemps ?

Stéphane Degout : Oui, dans la mesure où j’ai toujours beaucoup aimé la musique de Tchaïkovski. Christophe Gristi, le directeur du Capitole, a été le premier à me le proposer pour une production qui aurait dû se faire avant celle de Bruxelles, mais qui a été reportée à cause du Covid-19. Ce qui m’attire dans le personnage, c’est sa psychologie déroutante, ce mépris qu’il a pour la jeune fille qui lui déclare son amour, Tatiana. Onéguine repousse l’amour de Tatiana, rejet qui peut amener plusieurs interprétations…

On peut vraiment jouer ce rôle de plusieurs façons. Une option est de le montrer hautain, méprisant, goujat. Ou alors il faut suggérer qu’il est perdu, peut-être en souffrance, avec dans son passé quelque chose de compliqué. Il y a là une épaisseur littéraire qui vient du reste de Pouchkine. J’ai toujours été attiré par les antihéros.

Comment se prépare-t-on à un tel rôle ?

J’ai commencé par lire Pouchkine bien sûr. Il est très troublant de lire le texte, avec cette place qu’y occupe le duel entre Onéguine et Lenski, quand on sait quelle fin a connu le poète : un duel fatal. Là, je vous parle de la préparation au personnage. Bien sûr la difficulté première, c’est la langue russe, avec tout ce qu’elle apporte de rapport à la culture, à la psychologie. Ça peut paraître très lointain quand on n’a pas de familiarité du tout avec la Russie. Et cela demande beaucoup de précision.

Dans ce spectacle, le metteur en scène, Florent Siaud, est allé chercher du côté de Tchekhov, notamment avec le personnage de Platonov, son côté un peu décalé. Il a aussi ramené du texte de Pouchkine une scène que Tchaïkovski n’avait étrangement pas conservée : le rêve de Tatiana. C’est un passage très beau et éclairant. Elle rencontre des animaux dans la forêt : il y a toute une symbolique intéressante. La mise en scène est naturaliste mais teintée d’onirisme, avec des flash-back et des fantômes.

Quelles informations donne la musique sur le personnage ?

Dans la première scène où Onéguine rencontre la famille de Tatiana, il y a toujours le même motif musical sous les répliques d’Onéguine. C’est sans doute une clef psychologique : ce type est un peu ennuyeux, il ne cherche pas à briller. Dans le duo, il y a deux ariosos [musique libre entre air et récital, et qui porte l’action, NDLR] qui ont exactement la même musique mais des textes différents. On a là une vraie indication que donne Tchaïkovski.

Il serait trop facile de jouer Onéguine simplement comme un personnage fermé, méchant. C’est plus délicat et intéressant de montrer comment il tente d’aller vers l’autre, tout en échappant aux attentes.

Ces derniers temps, vous avez joué différents rôles. Est-ce le signe que votre voix évolue ?

Ce sont tout simplement des rôles plus matures, des rôles qui ont mon âge. Et j’aime de plus en plus les personnages qui ont un cheminement psychologique, qui ne sont pas des monolithes. Grâce à l’Opéra du Rhin, à Strasbourg, je viens de créer un opéra inconnu d’Albéric Magnard, Guercœur. Un vrai marathon : j’étais en scène pendant presque trois heures, dans une œuvre très allégorique, étonnante.

J’ai été emballé par cette expérience. J’aime le répertoire français de la première moitié du XXe siècle…

Vous avez d’ailleurs sorti, avec le pianiste Alain Planès, un très beau disque pour le centenaire de la mort de Gabriel Fauré

J’ai toujours fait de la mélodie française. Dès le Conservatoire, mon professeur m’a mis en tête que c’était la clef de tout. La mélodie a été ma porte d’entrée pour Pelléas et Mélisande. Fauré a été trop souvent perçu comme académique, ennuyeux. Mais quand on travaille cette musique, on découvre sa profondeur, sa richesse.

Les trois périodes de Fauré, c’est comme autant de compositeurs différents. Pour le chanteur, cette musique demande une grande discipline. Il ne supporte pas l’esbrouffe. Tout paraît simple, et rien ne l’est. Les phrases sont très longues. Il faut tout : la solidité technique, la diction, le souffle… Il a écrit une centaine de mélodies. Alors je peux le dire, je n’en ai pas fini avec Fauré !

Eugène Onéguine de Piotr Tchaïkovski. Direction musicale : Patrick Lange. Mise en scène : Florent Siaud. Avec Stéphane Degout, Valentina Fedeneva, Bror Magnus Todenes, Andreas Bauer Kanabas. Jusqu’au 2 juillet. www.opera.toulouse.fr

La Bonne Chanson. L’Horizon chimérique de Gabriel Fauré par Stéphane Degout et Alain Planès. Harmonia Mundi.




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