« C’étaient les montagnes russes » : Alain Morvan, le « finisher » du chantier de l’EPR de Flamanville


Il aura fallu rien de moins que cinq directeurs de projets pour venir à bout de la construction du réacteur EPR de Flamanville (Manche). Le dernier d’entre eux, Alain Morvan, aura le privilège de démarrer ce monstre de technologie, destiné à produire de l’électricité pendant au moins soixante ans.

A l’approche de ce moment critique, cet homme discret, plus rompu aux chantiers industriels complexes qu’aux interviews face caméra, a le triomphe modeste. « Mon rôle a surtout été de donner le cap et de le garder, même par gros temps », résume ce Breton d’origine, marin à ses heures perdues. A force de missions à Flamanville, « les gens croient que je suis de Cherbourg, mais je viens de Brest, où j’ai vu le ‘Charles de Gaulle’ naître », précise Alain Morvan.

Appelé à la rescousse par Jean-Bernard Lévy en 2019

Homme de terrain, cet ingénieur diplômé de l’Institut national des sciences appliquées de Lyon a passé plus de vingt ans dans l’exploitation de centrales nucléaires. A Flamanville bien sûr, où il a piloté les deux réacteurs construits dans les années 1970, mais aussi à Paluel (Seine-Maritime) ou dans la centrale américaine de Vogtle, en Géorgie, où, ironie de l’histoire, le concurrent américain de l’EPR, le réacteur AP1000 – lui aussi très en retard et largement hors budget – vient de démarrer.

Il est appelé à la rescousse sur le chantier de l’EPR de Flamanville fin 2019 par Jean-Bernard Lévy, le patron d’EDF d’alors, en plein doute, juste après l’injonction de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) faite à l’énergéticien de réparer toutes les soudures de traversées défectueuses. Alain Morvan vient alors d’achever une mission très délicate chez Naval Group, à Cherbourg : la remise sur les rails de la construction du « Suffren », le premier des six nouveaux sous-marins d’attaque de type Barracuda. Un programme commencé, comme l’EPR, en 2007, et qui a subi de nombreux retards et surcoûts.

Au bout de la presqu’île du Cotentin, Alain Morvan trouve alors des équipes « toujours très combatives » mais frustrées, et pour certaines en colère. La décision prise par l’Autorité de sûreté prolonge encore le chantier de l’EPR de plusieurs années… et les critiques à l’égard d’EDF fusent.

« Vu du terrain, les équipes étaient convaincues qu’elles avaient fait du mieux possible, compte tenu des conditions du chantier, et que le niveau de qualité atteint était bon. Mais le seuil de qualité attendu par l’Autorité de sûreté était encore au-dessus, sachant que c’est nous qui avions défini ce seuil… » rappelle Alain Morvan.

Ce dernier se concentre sur une priorité : boucler tous les dossiers ouverts. Le chantier des soudures bien sûr, mais aussi tous les autres sujets considérés comme mineurs mais indispensables pour obtenir le feu vert de l’ASN. Sur le chemin s’ajoutent d’autres priorités incontournables, car en Chine et en Finlande, les EPR en fonctionnement ou en construction révèlent d’autres malfaçons.

« Sur un tel projet, c’est un peu les montagnes russes, explique Alain Morvan. Parfois il y a des moments d’euphorie et parfois des moments plus durs. Nous avançons de plusieurs pas, et parfois, nous reculons d’autant. »

Des posts sur LinkedIn qui tiennent en haleine les fans du nucléaire

L’horizon s’éclaircit finalement en mai 2023, lors d’une visite de contrôle l’Autorité de sûreté. « J’ai vu le déclic dans les yeux des troupes quand, le directeur adjoint de l’ASN, Christophe Quintin, nous a dit que nous avions encore des activités à faire mais que nous avions bien travaillé. On a alors compris que le réacteur pourrait démarrer », raconte Alain Morvan.

Officiellement la ligne d’arrivée n’est pas encore franchie. « Pour moi, ça sera fini quand on aura produit des mégawattheures et que le réacteur atteindra 100% de puissance », tempère-t-il. En attendant, il tient en haleine tous les passionnés du nucléaire sur les réseaux sociaux, avec des posts sur LinkedIn qui détaillent les succès des essais des matériels comme des montées en température. Fin mai, ses équipes et celles des nombreux sous-traitants mobilisés ont néanmoins fêté à la Cité de la Mer, à Cherbourg, ce qui s’apparente au bout d’un très long tunnel.



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