« Créer de l’urgence est une très bonne stratégie pour être efficace »




Procrastination, démotivation, perte de concentration : reconnaissons-le, ce trio-là s’invite fréquemment dans nos journées de travail. Mais inutile de culpabiliser, c’est tout à fait normal ! Notre cerveau « n’est pas programmé pour être productif », assure le conférencier et formateur Jérémy Coron, qui étudie depuis plusieurs années la façon dont les neurosciences peuvent éclairer les enjeux de performance professionnelle.

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Dans son récent ouvrage (Votre cerveau n’est pas programmé pour être productif, éditions Eyrolles, 20,90 euros), le podcasteur, qui accompagne cadres et entrepreneurs en recherche d’efficacité, décrypte les mécanismes qui sous-tendent nos comportements quotidiens, notamment en entreprise. Il donne aussi des pistes pour travailler, dit-il, « avec son cerveau, et non contre lui ».

Le Point : Pourquoi vous êtes-vous intéressé à ces questions de performance ?

Jérémy Coron : J’ai toujours été quelqu’un qui recherchait la productivité, l’efficacité. Très tôt, je me suis formé à des approches telles que la méthode GTD (Getting Things Done), qui est assez connue sur ces sujets-là. Sauf que, malgré tous mes efforts, je finissais chacune de mes journées avec le sentiment que j’aurais pu faire plus – être plus concentré, accomplir plus de travail. J’ai fini par comprendre que le problème ne venait pas des outils que j’utilisais, mais de moi.

À LIRE AUSSI « La flexibilité au travail est une soft skill fondamentale » Et c’est comme cela que je me suis intéressé au fonctionnement du corps et du cerveau humains. Ce qui m’a aussi beaucoup aidé, c’est le fait d’avoir commencé la musculation : au fur et à mesure de mes entraînements, j’ai fait le lien entre respect de l’organisme, de ses besoins, et augmentation des niveaux d’énergie et de concentration.

Vous proposez une nouvelle approche de la productivité, baptisée neuro-productivité. Que mettez-vous derrière ce concept ?

C’est une notion qui regroupe trois champs : les neurosciences, la psychologie évolutive et la physiologie. Pour moi, ces trois éléments manquent aux approches actuelles de productivité, qui se limitent à l’explication d’outils et de méthodes.

Les neurosciences renvoient à la compréhension du fonctionnement du cerveau. Autrement dit, il s’agit d’apprendre à travailler non pas contre son cerveau, mais avec lui. La psychologie évolutive, quant à elle, explore les conséquences de l’évolution d’un cerveau préhistorique dans un monde moderne. Son objectif est de décrire, expliquer et conceptualiser les réactions humaines qui découlent de ce décalage.

L’évolution du cerveau humain est bien plus lente que les transformations technologiques et scientifiques.

Enfin, le domaine de la physiologie, qui est à la base de la méthode que j’ai développée, c’est le respect du corps humain et de ses besoins. Car dès lors que le cerveau n’a pas suffisamment d’énergie, espérer être réellement productif est une quête vaine.

Notre cerveau est programmé pour la survie, dites-vous, et cela explique beaucoup de choses…

Oui. N’oublions pas que le monde moderne tel que nous le connaissons est finalement extrêmement récent – et l’évolution du cerveau humain est bien plus lente que les transformations technologiques et scientifiques.

L’exemple que j’aime bien citer, c’est le fait que le cerveau humain est programmé pour obtenir une réponse immédiate à la suite d’une action. Je chasse une proie : soit je l’obtiens, soit elle m’échappe. Si je l’attrape, j’ai une récompense ; si non, cela me donne des informations pour améliorer ma stratégie. Aujourd’hui, en entreprise, on travaille 30 jours pour obtenir un retour – le salaire – le 31e jour. Or, le cerveau humain n’est pas fait pour fournir autant d’efforts, donc dépenser autant d’énergie, pour avoir une rétribution aussi différée. Selon moi, cela explique des comportements tels que la procrastination et la démotivation.

De la même manière, la déconcentration, d’après mes recherches, est liée au fait que le cerveau n’est pas rassuré quant à son environnement proche. Imaginons nos ancêtres : quand ils devaient cueillir des baies, ils alternaient entre cette activité et l’analyse de leur espace pour voir s’ils n’allaient pas se faire surprendre par un prédateur.

L’organisation de travail idéale, c’est 90 minutes d’activité, 20 minutes de pause.

Transposons ce mécanisme dans le monde du travail : pendant la journée, alors que nous travaillons sur un dossier, nous ne pouvons pas nous empêcher d’aller consulter notre boîte mail pour vérifier s’il n’y aurait pas un « danger », autrement dit une information qui nous manquerait. De la même manière, nous sommes happés par un bruit dans la rue, une discussion entre collègues, etc. Nous voulons savoir ce qui se passe, car cela nous tranquillise. Le problème est que, dans notre société riche en stimuli, il est très difficile de ne pas sauter sur la moindre distraction.

Que recommandez-vous en priorité pour gagner en productivité ?

Le sommeil est une composante essentielle, et on l’oublie souvent. Beaucoup de gens sont persuadés que le temps de sommeil ou les siestes sont des éléments non productifs… Alors que, quand on observe le fonctionnement du cerveau durant ces phases de repos, on voit que c’est tout l’inverse !

L’alimentation est également un élément primordial. Bien sûr, certains aliments sont meilleurs pour la santé que d’autres. Mais il ne faut pas non plus négliger l’importance du processus de digestion. On le voit, de nombreux salariés se retrouvent dans un état léthargique au bureau après la pause déjeuner. Forcément : un repas lourd, qui combine à la fois des glucides, des lipides et des protéines, est plus difficile à digérer et, donc, demande plus d’énergie au corps. Qui plus est, pour une digestion optimale, il est conseillé de manger dans un lieu calme, de se concentrer sur son repas et de créer une ambiance sereine. Mieux vaut également manger à heures fixes : en adoptant des horaires de repas réguliers, nous aidons notre horloge interne à se caler sur notre routine alimentaire.

Enfin, la sédentarité (et ses effets néfastes) est évidemment un frein énorme à la productivité. Quand notre corps est « blessé » (mal de dos, douleurs musculaires, etc.), le cerveau – qui, encore une fois, est programmé pour survivre – va mettre son énergie au service de la réparation. Autant dire que vous aurez moins de ressources pour travailler sur tel ou tel projet…

Au quotidien, comment organiser ses journées pour être le plus efficace possible ?

Le plus important, c’est déjà d’estimer le temps que nous avons réellement à disposition. Il est rare que l’on commence à travailler à 8 heures et que l’on finisse à 18 heures. Il faut prendre en compte le repas du midi, les temps de transport, etc.

Je conseille aussi de travailler par bloc de temps, tout simplement parce que le cerveau humain n’est pas câblé pour être multitâches. En fixant un laps de temps dédié à une seule catégorie d’activité (traiter ses mails, faire sa comptabilité, etc.), on est sur un même mode de fonctionnement neuronal et on s’évite le coût énergétique induit par un changement de tâche. Le deuxième avantage de ce système, c’est qu’on vient mettre un point final à un travail. On sait tous que, quand on a une deadline, on est plus efficace parce qu’on va à l’essentiel. Créer de l’urgence est une très bonne stratégie pour avancer plus rapidement et plus efficacement. N’hésitez pas, d’ailleurs, à vous munir d’un minuteur afin de vous astreindre à respecter vos créneaux d’activité. Le placer en évidence est aussi un signal lancé à vos collègues que ce n’est pas le moment de vous déranger !

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Enfin, pensez à prévoir, dans votre agenda, un temps « vide » pour encaisser les imprévus (un enfant malade, une panne informatique, etc.). Si on remplit sa journée de A à Z sans anticiper ces perturbations, on va se retrouver à décaler ses tâches sur ses autres journées qui sont déjà surchargées. L’avantage c’est que, si vous n’avez pas d’imprévu, vous pouvez prendre de l’avance sur votre travail en cours.

Il est également fondamental de se ménager des pauses, dites-vous…

Oui, le ratio idéal, c’est 90 minutes d’activité, 20 minutes de pause. Ces temps de pause doivent d’ailleurs être programmés pour être pleinement efficaces. Dans la mesure du possible, il faudrait pouvoir aller dehors, à la fois pour s’oxygéner, mais aussi pour élargir son champ de vision. Quand on travaille sur une tâche, naturellement, le regard est fixé dessus. On active les neurotransmetteurs de la concentration et cela demande beaucoup d’énergie. Quand on va dehors, on est amené à observer son environnement et cela vient reposer le système oculaire – et donc le cerveau.

Qui plus est, cela permet de retravailler notre regard. Nous vivons dans un monde où tout est à portée d’yeux et en face de nous. À force, le corps humain, qui aime aller à l’économie, supprime les fonctions dont il ne sert pas. On perd ainsi petit à petit notre capacité à voir loin, à faire le point, à passer d’un point proche à un point éloigné, etc. Pas étonnant que nous assistions depuis quelques années à une épidémie de myopie

Respecter les besoins des collaborateurs, les autoriser à travailler selon leur rythme […] Tout cela peut constituer de véritables plus-values en entreprise.

L’entreprise peut-elle avoir un rôle à jouer pour aider les salariés à être plus performants ?

Oui. Elle peut déjà les sensibiliser aux enjeux de santé (sommeil, alimentation) par l’intermédiaire de formations ou de conférences. Un autre levier serait de prendre en considération les rythmes personnels des collaborateurs. On sait en effet que les horloges biologiques varient d’un individu à l’autre. Le Dr Michael Breus a identifié quatre catégories qu’il nomme « chronotypes ».

Les profils « loups » se couchent relativement tard et se lèvent naturellement tard. Leur pic de productivité se situe entre 17 et 22 heures. Les « lions », eux, sont des lève-tôt et des couche-tôt (leur pic de productivité se situe entre 7 et 11 heures). Les profils « ours » ont un rythme aligné sur celui du soleil et connaissent des pics de productivité entre 9 et 11 heures du matin, puis entre 15 et 17 heures. Enfin, les « dauphins », qui souffrent de troubles du sommeil, présentent une productivité variable en fonction de l’heure à laquelle ils parviennent à s’endormir.

Prenons le cas des « loups » : si on demande à un salarié qui présente ce profil d’être efficace le matin, c’est peine perdue. On le met en situation d’échec et cela nuit aussi au manageur et à l’équipe. Par contre, on peut lui confier, le matin, des tâches qui ne demandent pas beaucoup de ressources cognitives et attendre la fin de la journée pour les travaux plus complexes. Respecter les besoins des collaborateurs, les autoriser à travailler selon leur rythme, mais aussi à aller marcher et prendre le soleil (c’est lui qui envoie au cerveau les bonnes informations hormonales), tout cela peut constituer de véritables plus-values en entreprise.




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