La chanteuse Françoise Hardy est morte




Françoise Hardy a adressé un dernier message personnel : elle s’en va. Au champ d’honneur des sixties, les vies longues s’achèvent dans un autre temps, presque sur une autre planète. C’est pourquoi cette disparition, telle celle de Johnny Hallyday en décembre 2017, renvoie pour beaucoup à un temps perdu, et pour les plus jeunes à une antémémoire respirant la légende.

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Dans les vies de Françoise Hardy, on voudrait d’abord retenir celle de l’aube. Qui était cette jeune fille de la rue d’Aumale, vivant chichement avec sa sœur sous le toit d’une mère aide-comptable ? Une nymphe inconsciente de sa propre poésie ? Une timide se croyant godiche alors qu’elle ferait époque ? Il faudrait situer Françoise Hardy dans une histoire du corps.

Les petites pépées des années 1950, les peroxydées à balconnets se virent périmées autour de 1960 par les limandes sexy. Allaient triompher les filles-garçonnes à hautes pommettes et petits seins, silhouettes élancées appelant le pantalon, faites pour s’accrocher au bras de Keith Richards plutôt qu’à celui de Jean Gabin.

Le temps des copains de Françoise Hardy

Françoise Hardy semblait avoir été préméditée pour l’époque. Aux premiers émois juvéniles, les adolescents en chambre ajoutaient volontiers une guitare. Celle qu’on lui offrit pour son bac susciterait quelques essais de chansons, un passage au Petit Conservatoire de Mireille, alors télé-crochet national d’une télévision en noir et blanc.

L’éclosion de mademoiselle Hardy fut comme un hasard heureux de l’ère gaullienne : le 28 octobre 1962, alors que les Français attendaient les résultats du référendum consacrant l’élection du président de la République au suffrage universel, elle apparut en hors-d’œuvre sur les petits écrans, chantant Tous les garçons et les filles. Le premier suffrage fut pour elle. Au gaullisme d’époque Chant des Partisans succédait celui du temps des copains.

Une Françoise de France rapidement internationale

Elle qui confesserait un jour n’aimer que les choses tristes allait devenir, comme à son corps défendant, une icône de cet air du temps twisteur, acidulé, juste assez écervelé pour laisser grommeler la France à baguette et béret. En avance sur l’époque, et peut-être sur elle-même, Françoise Hardy était absolument moderne.

Lady longiligne, interloquée et boudeuse, la jeune fille composait des chansons feutrées comme un automne. Lâchant quelques phrases évasives devant des caméras gloutonnes, elle consonait avec ce minimalisme du naturel que Godard avait inauguré en 1960 avec À bout de souffle.

Cette Françoise de France fut très vite internationale. Le goût étant moins unifié qu’il ne le deviendrait ensuite, les jeunes chanteurs réenregistraient illico leurs succès pour les marchés étrangers. Invisible depuis son alma mater, il y eut une Françoise Hardy en anglais, allemand, italien. À l’unisson de Françoise Dorléac ou Johanna Shimkus, Marianne Faithfull ou Jean Shrimpton, elle honorait les canons de la nouvelle beauté insolente et pop : mannequins, actrices, muses de photographes – pour Françoise Hardy, ce fut son fiancé Jean-Marie Périer. La cristallisation se faisait alors par la voix, l’image et le désir.

En couverture de Paris Match dès janvier 1963, elle fut requise par Vadim, qui la surnommait « le Canard impérial », pour l’adaptation d’un roman de Françoise Sagan, Un château en Suède, avant de passer avec Yves Montand devant la caméra de John Frankenheimer dans Grand Prix, une histoire de Formule 1. Et l’on donnerait quelques 45 tours collector pour retrouver des exemplaires de la revue italienne Sogno, où elle posa au premier semestre 1966 pour un roman-photo intitulé Parlami di te

Françoise Hardy éveillait la verve des couturiers et la libido des chanteurs. Tailleur-pantalon pour Yves Saint Laurent, minirobes Courrèges, motifs Sonia Delaunay chez Marc Bohan, armures métallisées forgées par Paco Rabanne : un vrai défilé au son des guitares électriques. John Lennon la tenait pour la Française suprême. Mick Jagger la huma. Quant à Bob Dylan, il exigea, sous menace d’annulation, sa présence dans les coulisses de son concert de 1966 à l’Olympia.

Françoise Hardy-Jacques Dutronc, un couple iconique

Mais c’est le cocardier Jacques Dutronc qui la séduisit, danse de cabri farfelu, gagman de la dérision irrésistible, pour former un couple aussi prestigieux pour le style qu’il fut heurté dans la coulisse. Elle avait coutume de dire que son mari aurait été plus heureux comme vétérinaire, jardinier ou chef de chantier. Leur meilleure coproduction restera un chanteur et guitariste manouche de Paname, leur fils Thomas.

À LIRE AUSSI Françoise Hardy : « Cela fait pas mal de temps que la nostalgie m’accompagne… »Existe-t-il une légende de Françoise Hardy ? Assurément. Sortie d’une enfance d’eau grise, cette belle chimère parut vivre dans le sentiment de sa propre étrangeté, consonant en cela avec nombre d’esprits de sa génération. L’« endive du twist » ne se trouvait pas belle. Se définissant comme « une midinette laborieuse » alors qu’elle était une licorne d’époque Pompidou, elle interprétait en poses minimalistes des chansons qui effeuillaient l’abandon telle une marguerite. À travers des collaborations avec Michel Berger, Étienne Daho ou Damon Albarn, elle ne cessa de se ressusciter pendant cinq décennies. Mais à évoquer avec elle sa carrière, on avait l’impression que Françoise Hardy considérait le passé à travers un filtre neutre, un chromatisme blanc, une sorte d’innocence froide.

Elle qui disait aimer « les hommes bardés de défenses », et avouait compter ses amours sur les doigts d’une seule main, avait l’élégance des estompes : une manière de fausse indolence qui avait voulu exister et comprendre. Entre astrologues et ingénieurs du son, celle que Jean-Marie Périer surnommait « L’Excellente » aura fréquenté Serge Gainsbourg et Martha Argerich, Iggy Pop et Karlheinz Stockhausen. Adonnée au zodiaque, l’interprète de L’Amitié n’a pas toujours été aimée des astres. Un père assassiné, une mère intrusive, une sœur schizophrène, elle s’en libéra en 2007 avec son autobiographie, Le Désespoir des singes… et autres bagatelles, un énorme succès de librairie. Le commerce des écrivains l’y avait peut-être incitée : Emmanuel Berl, Pascal Jardin, Patrick Modiano – le futur Prix Nobel qui avait écrit pour elle les paroles d’Étonnez-moi Benoît. Cela témoignait d’un goût certain chez cette autodidacte.

À la façon de Joan Baez ou Emmylou Harris, ses dernières années la virent entrer dans le club des chanteuses qui assument leurs cheveux blancs. S’en remettant sans succès à des sorciers des médecines parallèles, elle avait connu une embellie de santé en acceptant la chirurgie classique. La fille de la rue d’Aumale en tirait une forme de sagesse résolue. Annonçant en juin 2019 sa surdité partielle, Françoise Hardy entrait dans une retraite où le silence avait le visage de l’attente. La destinée vient de l’en libérer. C’est l’histoire d’une vie française, avec ses éblouissements, ses déconvenues, ses vérités. Une sorte de roman intime et public où le seul coupable se nomme le temps.




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