plaidoyer pour une voie d’apaisement




À quelques jours du premier tour des élections législatives anticipées, le 30 juin, l’essayiste Hakim El Karoui dresse un sombre réquisitoire des occasions manquées sur les questions d’immigration, d’intégration et d’islam dans le débat politique français. Il plaide des perceptions plus nuancées de ces questions.

Le Point : Il y a un éléphant dans le salon politique français, les « Français maghrébins » ?

Hakim El Karoui : Les Franco-Maghrébins sont au cœur de l’élection, mais on ne le dit pas, on le suggère sans jamais les nommer. Nous sommes dans une campagne très courte où l’on parle pouvoir d’achat. Les trois forces en présence font des propositions très démagogiques, où rares sont ceux qui parlent d’immigration, d’islam, de quartiers. Et personne ne parle d’intégration.

Quand on regarde son programme, on voit que le Front national (FN), j’ai du mal à dire le « Rassemblement national », a pourtant trois options pour les Maghrébins : on va en mettre le maximum dehors (via l’exécution des obligations à quitter le territoire français (OQTF) ; on va en mettre le maximum en prison (les délinquants) et ceux qui pourront rester on leur demandera de se taire et d’être invisibles.

Cette vision primaire est quasiment devenue consensuelle dans le débat public. Il n’y a aucune réflexion sur les besoins économiques en immigration, sur l’échec de l’intégration, on ne parle de l’islam que pour tout amalgamer à l’islamisme et demander sa disparition. Et jamais l’idée qu’après tout ce sont des Français comme les autres qui ont le droit d’être traités décemment. On en oublie d’ailleurs que les trois quarts des musulmans sont français. Toutes ces questions sont simplifiées, polarisées et n’ont aucune chance de régler les problèmes de sécurité, d’islamisme ou d’abus des aides sociales que le RN dénonce.

En fait, les Français maghrébins sont devenus le fonds de commerce du RN et de LFI…

Vous avez le RN qui veut les expulser et LFI qui les courtise pour obtenir un vote purement communautaire. À force de ne jamais parler du fond en France, la campagne idéologique du RN, relayée par les médias, l’a emporté. Sur certains médias, on peut dire ouvertement des choses qu’on ne disait jamais. Quand on entend « musulman » sur CNews et ailleurs, faites un petit exercice : remplacer « musulmans » par « francs-maçons, juifs ou protestants » (la trilogie de l’Action française) et vous vous rendrez compte que ce qui est dit devrait être inacceptable aux oreilles républicaines. Et pourtant, ça passe.

Je ne nie pas les problèmes liés à la mauvaise intégration des deuxièmes générations notamment. Les gens ont peur, les professeurs ont peur. Les djihadistes ont atteint leur objectif en ciblant les acteurs centraux du corps social : des enfants juifs, des consommateurs juifs, des professeurs, des prêtres, des policiers, les caricaturistes de Charlie Hebdo, la jeunesse française.

À cela s’ajoute l’incapacité à s’organiser des musulmans d’un côté et des élites qui ne connaissent rien ni à l’islam ni aux populations françaises de confession musulmane. Nous avons besoin de leaders musulmans pour fabriquer de la compréhension, mais on fait l’inverse : on polarise et du coup on les décourage de s’engager ! Résultat : l’organisation du culte n’avance pas et le grand public a le sentiment que les musulmans ne se sont pas emparés des graves problèmes posés par certains qui se réclament de l’islam.

Restreindre les flux migratoires ne réglera pas la situation dans ces quartiers pauvres qui ont besoin d’un réinvestissement public

On sait pourtant ce qui ne va pas, c’est l’extrême-concentration d’étrangers dans les quartiers pauvres autour des métropoles qui bloque le processus d’intégration. C’est le désinvestissement public (à rebours du mythe des « milliards des banlieues ») : il manque dans ces quartiers des professeurs, des policiers, des médecins, des équipements sportifs. C’est le départ aussi de tous les « passeurs » qui permettaient aux enfants d’immigrés de s’insérer dans la société d’accueil : les catholiques, les communistes, les militants de l’éducation populaire, les enseignants qui vivaient avec les enfants d’immigrés. Tous ont quasiment disparu. Restreindre les flux migratoires ne réglera pas la situation dans ces quartiers pauvres qui ont besoin d’un réinvestissement public, d’une action sociale renouvelée et d’une stratégie globale pour permettre l’intégration des enfants d’immigrés. Qui parle de ces sujets dans le débat politique actuel ?

Pourtant, la France vieillissante a de plus en plus besoin d’une main-d’œuvre étrangère. Est-ce que l’Italie, gouvernée par Giorgia Meloni depuis vingt mois, est un précurseur de notre situation ?

L’Italie est en avance sur le déclassement démographique. Ça va nous arriver, car on a besoin de jeunes dans tous les métiers. On a perdu 150 000 naissances depuis 2012. Au lieu de chercher des solutions, de comprendre ce qui n’a pas marché, on véhicule des idées convenues comme quoi les immigrés toucheraient plus d’aides sociales que les Français.

La Seine-Saint-Denis, dénoncée avec régularité par le RN, est le dernier receveur d’aides sociales de France et le huitième département financeur de ces aides. Pourquoi ? Parce qu’il y a très peu de retraités. Ce sont la Nièvre et le Var qui sont les premiers receveurs d’aides sociales en France.

Est-ce que les capitales du Maghreb portent une responsabilité dans cet embrasement des opinions françaises ?

Certains n’ont pas aidé. Quand l’Algérie ne reprend quasiment pas ses citoyens sous OQTF, ça ne fait pas de bien. Quand on bloque la structuration de l’islam de France pour préserver son influence via les mosquées, ça n’aide en rien. Tunis est un autre cas, c’est le seul régime zemmourien au monde, son président ayant déclaré qu’un « grand remplacement » était à l’œuvre dans son pays. Mais les responsabilités des capitales du Maghreb restent très limitées.

Les autorités françaises n’ont pas compris que le Maghreb, ce n’est plus vraiment l’étranger, c’est une part de nous et inversement. Nous avons une intégration culturelle sans commune mesure entre la France et le Maghreb. Comparable à aucun autre pays. Mais imaginez si on parlait matin, midi et soir des Allemands comme on le fait des Algériens ou des Marocains, il y aurait une certaine tension dans l’UE.

Pourquoi ne parle-t-on pas de la nécessité économique de l’immigration pour la France ?

Les partis de gauche et de droite n’en parlent pas et n’y réfléchissent plus depuis très longtemps. Le discours extrémiste a pu faire son lit dans cette rivière asséchée. Et c’est ainsi que l’on veut imposer la « priorité nationale » dans un pays qui a besoin d’immigration pour ses entreprises, ses cotisations sociales… On a tellement polarisé ce sujet que les enfants de la deuxième et troisième génération n’ont aucune place dans le débat.

Personne n’a construit de doctrine, on pointe du doigt vingt pour cent de cette population qui pose objectivement problème en attendant quoi ? Une confrontation avec les quatre-vingts pour cent ? Personne ne propose de solutions pour résoudre les problèmes. Et l’impasse totale de la gauche sur ces questions est un scandale pour l’esprit.

Reste donc les discours de haine : l’effacement des Franco-Maghrébins de l’espace national pour le RN et Zemmour, à la tête d’un parti pied-noir, qui rejoue la guerre coloniale : « On les a colonisés, empêchons-les de nous coloniser à leur tour. » Pourtant, en posant les bons diagnostics, sans fausse pudeur, en regardant l’avenir, en comprenant ce qui marche et ne marche pas dans l’intégration, on peut trouver une voix d’apaisement. Mais qui le souhaite aujourd’hui ?




Lien des sources