pourquoi l’Europe commande des vaccins




Un troisième homme contaminé par le virus grippal H5N1, le seuil des cent élevages de vaches laitières touchées… Ces dernières semaines, les signes inquiétants s’accumulent aux États-Unis sur les capacités du virus de la grippe aviaire à gagner toujours plus de terrain chez les bovins mais aussi chez l’homme. En réponse, l’Autorité de préparation de l’UE aux urgences sanitaires (Hera) – née en réponse à la pandémie de Covid-19 – a conclu un contrat pour acquérir 665 000 doses du vaccin prépandémique grippe aviaire de la société britannique Seqirus, au nom de quinze États membres, dont la France.

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Les personnes qui travaillent au contact des animaux d’élevage à risque seront les premières concernées par ces vaccinations. Mais une option de 40 millions de doses supplémentaires a également été négociée pour élargir la campagne de vaccination si besoin. Cinq questions pour comprendre l’augmentation du risque pandémique en Europe.

Pourquoi le profil de ce virus aviaire inquiète ?

« La menace de la grippe aviaire est ancienne. Le virus H5N1 a été repéré pour la première fois en 1997, lors d’une épidémie à Hongkong, causant la mort de six personnes. Il a réapparu fin 2003, provoquant d’abord des épizooties – maladies touchant uniquement des espèces animales – chez les volailles dans plusieurs pays d’Asie, suivies des premiers cas humains », se souvient Daniel Floret, ancien vice-président de la Commission technique des vaccinations à la HAS.

Mais les souches incriminées sont toujours restées très spécifiques aux oiseaux, avec un risque faible de contamination vers les autres espèces, animales ou humaines. « Ce qui a changé, depuis trois à quatre ans, c’est l’apparition d’un nouveau lignage, nommé 2.3.4.4b et plus récemment encore, l’émergence des virus du groupe génétique B3.13 dans ce lignage. C’est lui qui circule aux États-Unis », relève Bruno Lina, virologue au CHU de Lyon, responsable du centre national de référence pour les virus respiratoires et membre du Comité de veille et d’anticipation des risques sanitaires (Covars).

Le risque pandémique, sans être majeur, est devenu réel en EuropeBruno Lina, virologue

Or, celui-ci montre deux caractères préoccupants : une diffusion extrême, chez les oiseaux sauvages comme domestiques, et des aptitudes inédites à franchir les barrières d’espèces, infectant de nombreux mammifères, dont les bovins et les caprins.

« Au départ, il n’y a eu qu’un seul épisode de transmission du virus d’un oiseau à une vache laitière dans un seul élevage. Cela a dû se passer entre la fin de l’année 2023 et le début de l’année 2024 selon l’étude de l’évolution génétique du virus. Rapidement, ce virus s’est révélé capable de s’adapter aux bovins, notamment parce qu’il est présent dans leur lait et qu’il se multiplie au niveau des pies de vaches où des cellules portent des récepteurs proches de ceux où le virus se fixe chez les oiseaux », détaille le virologue.

La porte n’est donc pas si difficile à franchir pour permettre à ce H5N1 d’infecter les bovins. Il n’y a même plus besoin d’oiseaux pour jouer les intermédiaires dans la transmission dans le bétail, l’infection se fait par le biais des virus présents dans l’air des salles de traite. « On a observé également avec attention les nombreux cas de chats contaminés après avoir bu du lait et évidemment, les récentes infections de trois éleveurs en contact direct avec le virus lors de la traite », reprend le virologue.

Alors qu’elle n’est même pas encore touchée par le virus, l’Europe a-t-elle vraiment besoin de commander des vaccins ?

Il faut le reconnaître, les scientifiques sont modérément inquiets. « Mais, le risque pandémique, sans être majeur, est devenu réel en Europe », insiste Bruno Lina. Les vaches ne volent pas, mais les oiseaux le font. Tout va donc se jouer dans les prochains mois, au rythme des migrations des canards, des oies et autres volatiles. Aux États-Unis, avec l’arrivée des beaux jours, les premiers oiseaux sauvages potentiellement porteurs de ce virus H5N1 ont déjà commencé à remonter en direction du Nord. Quasiment en même temps, sur notre continent, le même mouvement vers l’Arctique s’est amorcé.

Tous ces oiseaux venus d’Amérique et d’Europe risquent donc de retrouver d’ici peu dans la même zone géographique. Même si ce n’est pas certain, les deux couloirs de migrations peuvent se croiser et permettre au virus qui sévit dans les élevages américains de vaches laitières d’être transmis aux oiseaux venus d’Europe. Lorsque le froid reviendra cet hiver, ils prendront le chemin du retour vers nos latitudes en nous apportant potentiellement ce virus capable d’infecter les vaches et les humains.

« Cela n’aurait donc pas été raisonnable d’attendre sans rien faire sous prétexte que, pour l’instant, il ne se passe rien chez nous, insiste Bruno Lina. Plus on sera rapide dans la réponse face au risque, plus cette réponse sera efficace et pourra éventuellement permettre de contrôler la diffusion du virus. »

Quels sont les risques pour les humains ?

Entre le 1er janvier 2003 et le 1er avril 2024, l’OMS a enregistré 889 cas humains de grippe aviaire dans 23 pays. Les cas sont rares, mais ils ont provoqué 463 décès, soit un taux de mortalité de 52 %. Pour autant, l’épidémie qui sévit chez les vaches laitières aux États-Unis n’a entraîné que trois affections, sans gravité, chez des travailleurs dans des élevages.

Le virus H5N1 de la grippe aviaire peut infecter les humains en pénétrant seulement deux types de cellules : celles de la conjonctive, qui recouvre l’œil, d’où les infections bénignes développées par les trois Américains, et celles situées au plus profond des alvéoles pulmonaires, plus difficiles à atteindre mais qui, une fois touchées, provoquent des pneumonies sévères ou mortelles une fois sur deux. « Ce que le virus est toujours incapable d’infecter, ce sont les cellules du nez ou des voies aériennes supérieures. C’est pourquoi il ne peut se transmettre d’un humain à un autre », rassure Bruno Lina.

Le risque est de voir ce virus persister chez les bovins qui pourraient servir de « lieu » d’adaptation pour les virus aviaires et leur permettre de les transformer en virus humain. En effet, certaines cellules des vaches possèdent à leur surface des récepteurs comparables à ceux des cellules humaines. L’installation prolongée du H5N1 dans le bétail pourrait aboutir à l’apparition d’une lignée alliant des gènes de multiplication efficace chez les bovins et les humains avec des segments des protéines H5 et N1, propres au virus aviaire.

Nous ferions alors face à un virus à la redoutable double capacité : se transmettre facilement d’homme à homme comme la grippe saisonnière « classique », tout en échappant à nos défenses immunitaires, jamais confrontées massivement à des virus aviaires.

Pourquoi ne pas vacciner les vaches ?

« La vaccination des poulets, on sait le faire, il faut de faibles doses et c’est très efficace, explique Bruno Lina. Celle des vaches est également envisageable, mais il faudrait prévoir de très grandes quantités de vaccins pour chaque animal qui pèsent plus de 500 kg. C’est donc très long à fabriquer. Et la question de la rentabilité se pose. D’une manière générale, de nombreuses considérations économiques sont à prendre en compte dans l’élevage. »

Le confinement des vaches contaminées est donc la mesure adoptée pour l’instant. Si la présence du virus est repérée dans le lait d’une ferme, il faut immédiatement interdire tout mouvement de ces animaux. Ces mesures ont été prises aux États-Unis, mais un peu trop tardivement. « Un cheptel touché par le virus finit toujours par guérir, avec un peu de perte de production du lait. Il faudra de la patience pour que la situation se calme, cela prendra plusieurs mois », estime le virologue.

Que contiennent les vaccins prépandémiques humains commandés par l’Europe ?

Sur les 665 000 doses commandées, environ 200 000 seront destinées à la France, où les élevages bovins sont nombreux. « Ce n’est pas un produit inconnu, détaille Daniel Floret. Il s’agit d’un vaccin conçu en 2017 lors de la dernière alerte de grippe aviaire. L’Hera a demandé au fabricant que les doses contiennent le virus de grippe aviaire actuellement en circulation dans les élevages aux États-Unis. Il y aura également un adjuvant classique, comme celui utilisé dans le vaccin contre la grippe saisonnière des personnes âgées depuis longtemps. »

La Finlande se prépare déjà à proposer le vaccin aux éleveurs bovins, aux vétérinaires et aux ouvriers agricoles. Pour l’instant, en France, il existe des recommandations en cas de pandémie, mais pas de périodes prépandémiques. Il va falloir les adapter. Les 40 millions de doses seraient, elles, utiles si la pandémie se déclenche vraiment.

À ceux qui se demandent pourquoi l’Europe a choisi de passer toutes ses commandes au laboratoire australo-britannique, Seqirus dont les usines se situent à Amsterdam et Liverpool, la réponse est simple, comme l’explique Daniel Floret : « Il est le seul à avoir une autorisation de mise sur le marché en Europe pour un vaccin prépandémique contre le H5N1. Les autres n’ont pas de produits déjà tout prêts à être commercialisés. »




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